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L'envers des réseaux sociaux : Le Sénégal en "Net dérives"

Mercredi 17 Février 2021

La démocratisation de l’accès aux réseaux sociaux par l’existence d’opérateurs divers dans l’espace sénégalais a été la porte ouverte à un déferlement de rencontres qui engendrent beaucoup de dérapages. C’est en substance l’avis partagé par les psychologues, sociologues et experts en cyber-sécurité qui s’expriment sur la recrudescence des menaces de mort, injures et invectives, notée sur la toile.


Exprimer sa pensée est devenu un exercice périlleux au Sénégal. On est à une époque où les plus avertis préfèrent se terrer dans un profond silence. Alors que d’autres tournent leur langue sept fois dans leur bouche avant de donner des avis dont les mots qui les constituent sont minutieusement choisis. Même ceux qui émettent avec déférence leur opinion en prennent pour leur grade. La journaliste et Directrice de 7Tv, Maïmouna Ndour Faye, a fait les frais de ses analyses faites sur la plainte déposée par Adji Sarr, une jeune femme de 20 ans, contre le leader de Pastef/Les Patriotes pour viols répétés et menaces de mort. Captures d’écran à l’appui, la journaliste a révélé avant-hier les menaces et propos injurieux tenus contre sa personne. «Maïmouna saytané bou mague nga. Elle joue la carte, c’est une femme très dangereuse. On doit l’abattre», écrit un internaute.


Ce n’est pas un cas isolé. L’animatrice Maty 3 Pommes, basée en Europe, avoue que des gens chercheraient à attenter à sa vie à cause de la politique. Elle aussi s’est exprimée ces derniers jours sur l’affaire du salon de massage «Sweet Beauté». Gabrielle Kane, connue à travers les médias, a aussi fait l’objet de violences verbales sur la toile. Son tort a été de défendre la plaignante en lui faisant part de son soutien. «C’est toi la p… Gabrielle qui ouvre ta gueule et qui c… gauche et droite avec des hommes. C’est toi qui cherches du buzz. Hhhh ma chère p…, on ne cherche pas du buzz comme ça, sinon tu risques de creuser ta propre tombe avec tes propres mains. Si tu es vraiment une femme qui attache le pagne comme nous les vraies dames, bon vas-y, révoltes-toi et montres-nous ton visage et tu verras», écrit sur la barre des commentaires une autre internaute. Diffamation, invectives, injures, menaces de mort…


Sur les réseaux sociaux, une nette dérive est constatée. Mais comment la mentalité du Sénégalais a pu évoluer aussi négativement sur les réseaux sociaux au point d’en arriver à de telles intimidations ? En réalité, de l’avis du sociologue Djiby Diakhaté, le réseau social n’exprime que ce qui existe déjà. Il n’est que le décalque de la cartographie de la société sénégalaise. «On a parlé depuis longtemps d’une sorte de crise des valeurs qui a atteint tous les segments de la société. C’est justement cette crise des valeurs qui est en train de se manifester à travers ce déferlement sur le réseau social. Ces dernières décennies, l’éducation familiale s’est considérablement fragilisée. L’école est entrée dans un cycle de tourmente depuis plusieurs années. L’espace politique est complètement vicié. Un certain nombre d’éléments qui se sont agrégés, se sont sédimentés et nous ont installés dans un espace social truffé d’injures. On a l’impression qu’aujourd’hui, faire la politique au Sénégal c’est mettre en avant les injures. Pour régler les contentieux au sein d’un même parti, on a tendance à mettre plus l’accent sur les injures que sur les arguments», soutient le sociologue. 


«C’est la délocalisation des dérives qui se faisaient dans la société et dans les relations humaines»
Cheikh Fall, expert en cyber-sécurité, partage cet avis. Ce qui se produit sur Internet n’est qu’une répercussion des activités qui se faisaient de manière classique. Il explique : «C’est tout simplement la délocalisation des dérives qui se faisaient dans la société et dans les relations humaines. Il y va de l’insulte, des propos haineux, de la diffamation, menace de mort, le cyber-piratage, du vol, de l’espionnage, etc. Ce sont les moyens d’intervention et les méthodes qui sont différentes. Ici, on est sur une technologie et tout ce qui se fait sur Internet est élargi à une sphère publique. C’est ce qui fait que cela fait beaucoup plus de bruit quand c’est sur Internet que quand c’est fait de façon classique.»


Le psychologue Daouda Laye Mbaye met ce phénomène sur le compte des progrès technologiques. «J’indexe la facilité offerte par les nouvelles Technologies de l’information et de la communication (Tic) qui ont engendré une déshumanisation des rapports. Les rapports sont trop numériques. Les gens ne se pardonnent plus certaines choses. Les Tic sont venus faciliter cela. Ce qui nous plonge dans un monde d’hostilité où les individus s’en veulent mutuellement. Nous vivons dans un monde numérisé et nous avons une cyber-génération», soutient-il. Pour le sociologue Djiby Diakhaté, l’on ne peut accuser le réseau social qui n’est qu’un espace neutre qui épouse les projets que les utilisateurs y développent. «Tout dépend de la nature des gens qui le fréquentent. Internet n’est que révélateur de notre être profond. C’est un outil qu’on utilise en fonction de notre projet. Et ce projet, c’est nous qui le mettons en place en rapport avec notre éducation, notre formation, notre personnalité. Un outil ne dépend que de l’usage qu’on en fait», poursuit le professeur Djiby Diakhaté. 


Même si les harcèlements sur la toile se sont exaspérés ces derniers jours avec la plainte de Adji Sarr contre Ousmane Sonko, il faut reconnaître que ce phénomène existe au Sénégal depuis plusieurs années maintenant. Cheikh Fall le situe, de mémoire, dans le temps. «C’est entre 2015 et 2016 que les dérapages ont commencé. Cette période où les réseaux sociaux ont explosé et les prix des smartphones ont considérablement baissé. Les téléphones qui coûtaient très chers sont devenus accessibles. Le réseau Internet est devenu accessible puisque les tarifs de connexion à la 3G sont revus à la baisse. En même temps, l’accès à ces outils devient aussi simple avec le marché chinois, avec la fabrication de produits de marque inférieure. Tous ces phénomènes ont plus ou moins fait exploser l’usage des réseaux sociaux et la prise de parole publique à travers Internet. Tout ceci tend à libérer la parole et à donner la possibilité à tout le monde d’être dans cette sphère. Alors qu’au début, Internet était, pour certains, pour s’amuser. Ensuite, c’est devenu un outil d’information et de communication très pertinent entre 2010 et 2012 où il a été utilisé pour porter une cause citoyenne et aider à organiser la transition démocratique avec une implication de la jeunesse», indique l’expert en cyber-sécurité.  Mais les menaces de mort peuvent cependant être considérées comme un phénomène nouveau dans le paysage de l’écosystème sénégalais. 


«Il y a un problème de maîtrise de la situation émotionnelle»
Ainsi, crescendo, les internautes poussent le bouchon encore et toujours plus loin. «Au début, des insultes étaient proférées, des commentaires un peu déplacés, des montages de photos pour se moquer des politiciens, mais des menaces de mort étaient très rares. On avait l’habitude de ne pas être assez direct dans la manière de proférer des menaces, mais aujourd’hui, elles sont affirmées de façon assumée et c’est cela qui fait que ça devient dangereux. Si on en voit aujourd’hui de plus en plus, il y a quand même à se poser des questions sur une politique d’assainissement qui s’impose parce que cela devient très dangereux à partir de ce moment», poursuit le bloggeur et président de la Ligue africaine des blogueurs et web activistes pour la démocratie (AfricTivistes). Mais comment l’esprit partisan peut amener à être porteur de paroles aussi désobligeantes et à verser dans l’intimidation ? «C’est de bonne guerre. La jeunesse s’identifie à un homme politique qui, à travers des valeurs, semble être aujourd’hui l’homme de la situation, explique le psychologue Daouda Laye Mbaye. La jeunesse est découragée par rapport à un système qu’elle juge inefficace. Celui en qui la jeunesse croyait, qu’elle dogmatise, qu’elle considère comme une idole, fait face à des accusations, il se pose alors un phénomène de rapport de forces. C’est ce qui fait que cela part dans tous les sens. Ce sont des invectives, des injures. Ces actes regrettables ne sont également que le fruit d’un système que cette jeunesse rejette. Elle semble un peu perdre l’espoir en voyant leur leader menacé de prison, cela crée une cacophonie. Les gens ne se contrôlent plus. Il y a un problème de maîtrise de la situation émotionnelle. Les gens vont avec leurs émotions. Des émotions négatives : insultes, injures…» Selon lui, le contexte de marasme que traverse le pays renforce l’amertume et la détresse émotionnelle. «La nature a horreur du vide. Quand on n’a plus d’espace où on peut se valoriser, on verse dans le vice, dans tout ce qui n’est pas socialement accessible», ajoute le psychologue. Selon qui, la clé de la solution, c’est une stratégie de communication inclusive, impliquant à tous les niveaux la jeunesse. 



De l’avis de l’expert en cyber-sécurité, pour éviter ces dérives, il est important d’intervenir au niveau des consciences. «Faire comprendre aux gens que quand on tient des propos haineux, injurieux, diffamatoires, des menaces, qu’on est sous le coup de la législation et qu’on est susceptible de récolter une sanction pénale», dit-Cheikh Fall. Dans la mesure où le contrôle du contenu ne peut pas se faire a priori. Il intervient après le fait. Et c’est cela la difficulté. «Il faut donc aider à faire un contrôle par la remontée d’informations et par le signalement. Tous les utilisateurs doivent veiller à assainir», recommande le président de AfricTivistes. Le sociologue Djiby Diakhaté plaide pour une éducation au numérique beaucoup plus développée dans les organisations et partis politiques. «Il faudrait qu’au niveau des écoles du parti, des cellules des sages et des cadres, l’on travaille à préparer les militants à la navigation sur Internet», insiste le professeur agrégé en Sociologie.


ME ABOUBACRY BARRO : «Le délit est puni d’une peine d’emprisonnement de 2 à 5 ans»


«Le Code pénal du Sénégal prévoit des sanctions contre les menaces de mort dans la partie relative aux crimes contre les particuliers. «En son paragraphe 2, il parle de menaces. Ainsi, dans l’article 290, il est dit que quiconque aura menacé par écrit anonyme ou signé, image, symbole ou emblème d’assassinat, d’empoisonnement ou de tout autre attentat, contre les personnes, qui serait punissable d’une peine criminelle, sera dans le cas où la menace aurait été faite avec ordre de déposer une somme d’argent dans un lieu indiqué ou de remplir toute autre condition, est puni d’un emprisonnement de 2 à 5 ans et d’une amende de 25 000 à 200 000 Francs. Le coupable pourra, en outre, être privé de ces droits mentionnés à l’article 34 du présent Code pénal pendant cinq ans au moins et dix ans au plus, à compter du jour où il aura subi sa peine. Dans la même dynamique, il y a également l’article 292 qui dit que si la menace faite avec ordre ou sous condition a été verbale, le coupable sera puni d’une peine d’emprisonnement de 6 mois à deux ans et d’une amende de 20 000 à 75 000 francs. Dans l’article 293 également, il est dit que quiconque aura par l’un des moyens prévus aux articles précédents, menacé de voies de fait ou de violences, sera puni d’un emprisonnement de 6 jours à trois mois et d’une amende de 20 à 50 000 francs».


GABRIELLE KANE, SPECIALISTE EN COMMUNICATION : «J’ai reçu des menaces disant que je devais être exécutée sur la place publique»


«Il y a eu une violence qui passe à travers les réseaux sociaux et de façon permanente. Les personnes de mon entourage ont peur pour moi, comme si j’étais en danger permanent. Je n’ai pas peur, mais les gens autour de moi ont peur. Et je commence à m’inquiéter de l’inquiétude de mes proches. Je suis inquiète en tant que mère, en tant que sœur, mais je ne suis pas inquiète pour ma personne, parce que je suis quitte avec ma conscience. Je ne pense pas avoir eu une position partisane. J’ai saisi mes conseils, et il est fort probable que je porte plainte. J’ai reçu des menaces disant que je devais être exécutée sur la place publique, des insultes disant que j’étais la présidente des prostituées du Sénégal… alors que j’ai juste appelé à une présomption de bonne foi pour Adji Sarr. Je reçois des insultes permanentes et ce n’est pas très évident, c’est terrible. Je suis émotionnellement fatiguée, parce que j’ai l’impression de devoir mener un combat qui n’avait pas à être mené, et j’ai un gros doute sur la suite. Mais ce combat, c’est juste mon quotidien, je suis une femme, j’ai une fille, des sœurs, donc c’est normal. Il faudrait que l’on pose ce débat dans ce pays, en toute sérénité, mais ce qui s’annonce n’est guère reposant. Le cœur du problème, c’est qu’il y a une femme qui dit avoir été violée. A ceux qui m’insultent et menacent, je dis que je ne reculerai pas, je ne me dédirai pas et je ne me tairai pas. Mes amis ont peur, ma famille a peur, mais personnellement, je ne reculerai pas. Il ne s’agit pas seulement d’Adji Sarr, mais c’est pour les femmes, c’est pour toutes celles qui sont violées au quotidien. Pour moi, Adji Sarr c’est une femme qui a eu le courage, si, je dis bien si, elle a été violée.»


MAIMOUNA NDOUR FAYE, DIRECTRICE GENERALE 7TV : «On m’a menacée de viol, et quand j’entends le mot viol, je suis foudroyée, choquée»
«C’est peut-être la première fois que je reçois des menaces de mort, mais les injures, c’est notre lot quotidien, et je ne m’appesantis pas dessus parce que je me dis que ce sont des Sénégalais qui suivent nos émissions et ont le droit de donner leurs avis. Pour ce qui est des menaces, je suis consciente que j’exerce un métier à risques. Quand je fais mon travail, je n’ai aucune crainte, mais je suis une responsable à la tête d’une entreprise de médias, avec des journalistes qui circulent. Je ne m’en fais pas pour ma personne, mais je pense à la sécurité des personnes qui travaillent avec moi et qui pourraient être la cible d’attaques ou de menaces, vu la situation trouble que l’on vit. Donc je n’ai pas peur, mais je ne verserai pas dans une arrogance ou une certaine témérité, au point de vouloir affronter ces gens ou minimiser ces menaces. Elles sont à prendre très au sérieux, et c’est pour cela que j’ai alerté et pris l’opinion à témoin, et le moment venu, on fera ce qu’il faut. Ce n’est pas de la peur, mais juste une précaution. Je crois en Dieu et je sais qu’aucun individu ne peut disposer de la vie d’une personne, mais c’est une question de responsabilité. Nous sommes dans une situation de tension et il faut prendre ses précautions parce qu’on ne sait jamais. Les gens oublient que les médias ne sont pas au service des groupements politiques ou de l’Etat, nous essayons tant bien que mal, d’équilibrer l’information. On m’a menacée de viol, et quand j’entends le mot viol, je suis foudroyée, choquée. Mais j’ai l’habitude des menaces, il n’y a plus rien qui me touche au point de m’offenser. Mais parler de violer, c’est choquant, ce sont des propos qui vous glacent le sang. Et le contexte aidant, tout cela donne des frayeurs. Je suis en train de me concerter avec nos avocats pour voir la démarche à adopter, mais j’opterais plus pour une démarche pédagogique. L’idée ce n’est pas d’affronter ou d’attaquer qui que ce soit, mais de prendre à témoin l’opinion et les services de sécurité pour que l’on puisse prendre des dispositions. Et que ceux qui s’adonnent à ces menaces sachent que ce sont des actes punis par la loi. On ne peut pas menacer la vie des individus et penser que rien ne sera fait.»
RED



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