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Pistache : l’autre front de tensions entre l’Iran et les États-Unis

Lundi 11 Mai 2026

Moins médiatisé que le dossier du nucléaire ou que le détroit d’Ormuz, le secteur de l’or vert est pourtant un sujet d’affrontement entre Téhéran et Washington. Une guerre silencieuse qui n’en est pas à ses débuts.


La demande de pistaches n’a jamais été aussi forte et le marché autant sous tension. Cette noix noble se consomme aux quatre coins du monde depuis des millénaires, tel un produit de luxe recherché. Pourtant, voilà près d’un demi-siècle que l’Iran, berceau de ce « fruit royal » durant l’Antiquité, en perd petit à petit le monopole.  

Si la pistache reste l’un des symboles de fierté de l’Iran, sa production est depuis le début des années 2010 dominée par Washington, Téhéran ne représente plus que 20% de la production mondiale. L’Iran est ainsi devenu le deuxième producteur mondial de pistaches derrière les États-Unis. 

Et aujourd’hui, si l’Iran peut exporter son or vert par la route vers la Turquie, la Russie ou l’Azerbaïdjan, les prix s’envolent pour les exportations par voie maritime avec le blocage du détroit d’Ormuz. Depuis le port de Bandar Abbas, les pistaches de haute qualité sont entre autres exportées vers l’Union européenne et le Royaume-Uni. « Les pistaches sont indubitablement sensibles à la crise au Moyen-Orient, compte tenu du rôle de la région en tant que grand producteur, plaque tournante du transport et du marché », rapporte pour sa part le média économique Bloomberg. La pistache est ainsi victime du chaos dans lequel est plongé le Moyen-Orient mais aussi du succès que connaît planétairement le fameux Dubaï Chocolate. L’an dernier en effet, la confiserie à base de crème de pistache contribue à une pénurie mondiale qui, selon le Financial Times, fait bondir les prix de 7,65 à 10,30 dollars la livre en douze mois. 



« Tout ce qui ne va pas vient des États-Unis » 
« Je vends toujours les 350 grammes à 15 euros, raconte cependant un épicier iranien du 15e arrondissement de Paris, mais c’est parce que ce sont mes stocks d’avant la guerre ! » « De toute façon, lâche-t-il en haussant les épaules, tout ce qui ne va pas vient des États-Unis. » Même les problèmes de la petite noix à coque ? 

En 1979, la révolution islamique aboutit à la chute du chah. Le nouveau régime entend dès lors moderniser les systèmes d’irrigation – la pistache étant très gourmande en eau – pour accélérer la production d’or vert. Ainsi, jusqu’aux années 2010, la pistache représente la troisième source de devises après le pétrole et les tapis : l’Iran produit alors annuellement 200 000 tonnes de noix et encaisse 1,12 milliard d’euros par an. 

Mais la crise économique, le changement climatique, la sécheresse et les pénuries d’eau viennent à bout du leader mondial de la pistache, qui se voit arracher sa première place sur le podium. Une place que l’Iran était pourtant parvenu à maintenir jusque-là, malgré l’embargo commercial des États-Unis datant de la révolution. 

Le blocus, qui prive de pistaches les consommateurs américains, représente une opportunité pour Washington qui entreprend alors de développer sa propre production. En Californie, la culture de l’or vert persan date des années 1930, mais elle n’est à l'époque qu’anecdotique. Ce n’est qu’à partir de 1979 qu’elle prend une ampleur sans précédent et détrône l’Iran en matière de production et d’exportation. 


Des milliardaires de la pistache très influents 
À la tête de l’empire américain de la pistache se trouve The Wonderful Compagny, une holding basée en Californie détenue par Stewart et Lynda Resnick. Le couple de milliardaires, accusé de monopoliser les ressources en eau de cet État de l’ouest américain en proie aux incendies meurtriers, est le leader incontesté de l’or vert depuis les années 1980. Ses vergers de pistachiers s'étendent sur de vastes étendues de terres agricoles au nord-ouest de Los Angeles. En 2023, la culture de la pistache en Californie génère, selon Associated Press, près de 3 milliards de dollars. 

Entre 2014 et 2019, la production iranienne de pistaches n’est que de 27% tandis que celle des États-Unis atteint les 47%. La part de marché iranienne s’effondre en 2018-2019 à 7%, alors que les sanctions américaines sont de retour. En 2024, les États-Unis produisent ainsi 500 000 tonnes de noix. En 2025, la production de pistaches, emmenée par la Californie, est déjà de plus de 40%. Aujourd’hui, les États-Unis représentent environ 65 % de la production mondiale, selon l’USDA, le département de l'Agriculture américain, et la moitié des exportations mondiales. 


Mais il apparaît que le business de la petite noix aurait aussi d'autres intentions qu’économiques. En 2025, Pistachio Wars, documentaire réalisé par Yasha et Levine Wernham, raconte l’influence qu’exercent les propriétaires de The Wonderful Compagny sur la politique américaine. Yasha Wernham explique, dans un article de 2024, que Lynda et Stewart Resnick « ont versé des millions à diverses organisations caritatives liées à l’appareil d’occupation israélien, notamment aux Forces de défense israéliennes » et que la majeure partie de ces fonds transite par l’organisation American Friends of the Israeli Defense Forces. Et la réalisatrice d’analyser : « Le monopole des Resnick sur la pistache a une dimension très particulière, il repose sur l’ingérence américaine au Moyen-Orient. » 

Guerre militaire… et guerre stratégique 
Si le vainqueur de la guerre de la pistache est dorénavant sans conteste Washington, la guerre américano-israélienne des deux derniers mois aurait-elle également eu un effet néfaste sur l’industrie de la pistache iranienne ? Le média américain d’investigation Drop Site relève que les bombardements de mars et d’avril 2026 ont ciblé volontairement des sites de production et des vergers de pistaches dans le sud de l’Iran, de quoi s’interroger sur les pressions exercées par les grands producteurs de pistaches californiens pour amoindrir leur principal adversaire et augmenter leur chiffre d’affaires. 

Drop Site révèle ainsi qu’au cours de la première semaine de guerre, « des rapports et des images satellites géolocalisées indiquaient des frappes dans et autour de Rafsanjan, le cœur du secteur des pistaches en Iran, y compris des dommages apparents aux installations d’entrepôts de pistaches près de l’aéroport ». 

Il y a plus de deux millénaires en Perse, les Zoroastriens associaient la pistache à la prospérité. Aujourd’hui, la prospérité revient surtout aux États-Unis, qui tablent sur une croissance plus grande cette année, et peut-être bientôt aussi à Israël. L’État hébreu, qui était il y a quinze ans le premier consommateur au monde de pistaches par tête d’habitant, s’est lancé il y a un peu moins de deux ans dans l’industrie de cette noix pour réduire sa dépendance non pas aux États-Unis mais à son ennemi juré qu’est l’Iran. Dans le désert du Neguev, la ferme Mashkit entend devenir un acteur clé de la production de l'or vert en utilisant des porte-greffes californiens, et Israël envisage également des plantations sur les hauteurs du Golan. 

Dans cette bataille de la petite noix, chaque verger devient une cible potentielle et chaque cargaison un enjeu stratégique. Au bout de la chaîne pourtant, il ne reste qu’un geste banal : une pistache que l’on décortique, sans toujours mesurer qu’entre ses deux coquilles se rejoue une partie de la guerre du Moyen-Orient. 

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