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« Tu as de la chance, on devait t’éliminer » : l’enquête qui secoue Conakry

Mardi 19 Mai 2026

Apres les graves révélations de Yérim Seck, sur les enlèvements visant des personnalités critiques du gouvernement de Mamadi Doumbouya ainsi que leurs proches se multiplient en Guinée, alimentant de fortes inquiétudes, nos confrères de Jeune Afrique ont mené une enquête sur un système qui semblerait être orchestré depuis le sommet de l’État.


Abdoul Sacko tient à témoigner à visage découvert. À plusieurs reprises, avant et pendant notre rencontre, il avait insisté : il voulait être cité. Là où de nombreuses victimes préfèrent rester anonymes, le coordinateur national du Forum des forces sociales de Guinée (FFSG), une coalition créée en 2022 et qui regroupe une quarantaine d’organisations de la société civile, ne veut pas cacher son nom. Ce témoignage, il aurait pu ne jamais pouvoir le livrer. Ce militant, qui critique le régime de transition instauré par les militaires en 2021, n’oubliera pourtant jamais ce jour de février 2025 où il s’est retrouvé sans savoir comment dans un village de la préfecture de Forécariah, à 100 km de Conakry.

Yeux bandés, corps meurtri, il avait été abandonné dans la nature. La veille, des hommes armés et encagoulés avaient fait irruption  à son domicile. « Ils ont menacé ma femme, mis ma fille en joue et l’ont plaquée au sol », raconte Abdoul Sacko, encore très ému. Ligoté, violenté, retenu pendant 24 heures par ses ravisseurs, il a été relâché sans aucune explication, à l’inverse d’autres adversaires du régime, toujours portés disparus. « Quelqu’un est venu défaire mes liens et m’a dit : “Toi, tu as de la chance, on devait t’éliminer. Si tu as la vie sauve, ne dis rien de ce qui t’es arrivé” », se souvient-il. Ses bourreaux ont-ils reçu l’ordre de le garder en vie ? Ou a-t-il échappé par miracle à l’inéluctable, tel le Daniel de la Bible, sorti indemne de la fosse aux lions ?  


Les menaces d’Amara Camara

Figure de proue du FFSG, Abdoul Sacko a défendu très tôt un retour rapide à l’ordre constitutionnel après le coup d’État du 5 septembre 2021. Tenant tête à la junte, qu’il accusait de nourrir de durables ambitions politiques, le militant a multiplié, comme d’autres, les critiques contre le général Mamadi Doumbouya. La transition s’éternisant, le pouvoir a de moins en moins supporté ces remontrances : en juillet 2024, Mamadou Billo Bah et Foniké Menguè, tous deux membres du Front national pour la défense de la Constitution (FNDC), ont été enlevés. Ils figurent toujours sur la liste des disparus établie par le collectif citoyen Tournons la page (TLP). À la fin d’avril 2026, vingt-cinq cas étaient ainsi recensés. 


« Quand le procureur a annoncé que le pouvoir n’avait rien à voir avec leur disparition, on a compris que l’affaire était devenue sérieuse et que Mamadi Doumbouya avait mis ses menaces à exécution », explique Farinta Camara, coordinateur du collectif TLP. Quelques jours plus tôt, le chef de la transition avait reçu des membres du FNDC au palais Mohammed-V. Au cours de l’audience, l’homme fort de Conakry les avait invités à rallier le pouvoir. Son bras droit, le général Amara Camara, secrétaire général à la présidence, s’était lui aussi montré menaçant et avait évoqué la possibilité d’une dissolution de leur organisation.  

Foniké Menguè, Mamadou Billo Bah, Habib Marouane Camara, Néné Oussou Diallo, Saadou Nimaga, Elhadj Adama Keïta… Derrière ces noms, autant de familles plongées dans une attente et une angoisse sans fin. Les récits que nous avons recueillis mettent au jour un système de disparitions forcées bien rodé. Jeune Afrique a en effet interrogé une dizaine de personnes victimes d’enlèvement ou de tentative d’enlèvement, et de témoins directs. Tous décrivent un même modus operandi, qui commence par des remarques et par des mises en garde.

Passages à tabac, tortures et simulations de noyade  
Chaque fois, ce sont des connaissances qui approchent les futures victimes ou leurs proches, à l’occasion d’un baptême ou d’un mariage. Elles leurs recommandent de « faire attention », leur rappellent que le régime militaire au pouvoir « n’est pas un régime normal ». Lorsqu’ils continuent de réclamer l’organisation d’élections libres et transparentes, ces remarques se muent en avertissements plus explicites. Les intéressés reçoivent alors des appels téléphoniques de membres du régime, qui les incitent à « prendre leurs dispositions » car leur arrestation serait « imminente ».


Ces alertes rouges sont souvent accompagnées de propositions d’intégrer la Transition : offre d’un poste dans une administration publique, dans un ministère, voire au gouvernement. « Pour vivre dans ce pays, il faut faire allégeance à Mamadi Doumbouya. Le seul moyen d’avoir la vie sauve, c’est de donner des gages », glisse un opposant. Lui a fait le choix de l’exil. D’autres sont restés après avoir refusé. Ils ont souvent été arrêtés une première fois, interrogés, puis relâchés. Comme Abdoul Sacko, interpellé une première fois en mars 2023, et qui résume : « Après, tout est allé crescendo ».  

Abdoul Sacko, coordinateur national du Forum des forces sociales de Guinée (FFSG), en octobre 2022.
Abdoul Sacko, coordinateur national du Forum des forces sociales de Guinée (FFSG), en octobre 2022. © Abdoul Lah Sacko/Facebook

Dans une seconde phase, des hommes à moto suivent les opposants, rôdent près de leur lieu de travail, posent des questions à leurs voisins. Des inconnus sonnent chez eux au milieu de la nuit, puis tambourinent à la porte s’ils ne répondent pas. Le chef du quartier, qui a été approché, vient leur demander de quitter leur domicile, où ils ne sont plus en sécurité. « Un jour, j’ai reçu un appel : “Si tu es à ton bureau, il faut le quitter”, raconte Abdoul Sacko. Trente minutes plus tard, des hommes étaient dans les locaux pour me chercher. Heureusement, j’étais déjà parti. »

Le militant a porté plainte, en vain. Quelques semaines plus tard, il est enlevé et détenu dans un lieu tenu secret. Passé à tabac, torturé et victime de simulations de noyade. « À un moment, j’ai entendu quelqu’un dire : “Lui, c’est fini pour lui. Il ne va pas passer devant un juge” ». Finalement relâché, Abdoul Sacko a, depuis, quitté la Guinée. Combien sont-ils, hommes ou femmes politiques, journalistes, militants de la société civile, à avoir choisi la voie de l’exil pour échapper à la prison, voire à pire ? Pour ces pourfendeurs du régime, une crainte, plus insidieuse, s’ajoute aux précédentes : celle de voir disparaître des proches restés au pays.  



Le journaliste d’investigation Mamoudou Babila Keïta a été le premier à subir cette épreuve. En septembre 2025, son père est kidnappé à Babila, sous-préfecture de la région de Kankan. Trois mois plus tard, un nouvel enlèvement bouleverse l’opinion. Cette fois, ce sont les enfants, le neveu et le frère du chanteur Elie Kamano, opposant au président de la transition, qui sont entassés de force à l’arrière d’un pick-up. Le plus jeune, à peine âgé de 7 ans, est relâché. Les quatre autres, dont trois mineurs, restent introuvables. Leur père, lui-même victime d’une tentative d’enlèvement à Dakar, s’apprêtait à les exfiltrer du pays.

« Je recevais des menaces, mais je pensais qu’ils allaient s’en prendre à moi, pas à mes enfants », lâche Elie Kamano. Un mois plus tard, en plein ramadan, la mère et la sœur de l’ancien ministre Tibou Kamara, opposant et proche de l’ex-président Alpha Condé, sont enlevées à leur tour à Dinguiraye, dans la région de Faranah. Même scénario. Des hommes « en tenue militaire, armés et encagoulés », débarquent au domicile familial à bord de trois pick-up. Ils se font passer pour des amis de l’ancien ministre avant d’enlever les deux femmes, âgées de 84 ans et de 58 ans. Elles seront relâchées dix jours plus tard. À la fin d’avril 2026, c’est au tour du fils de l’activiste Damaro Camara d’être enlevé, en pleine nuit, dans un quartier de Conakry. Il n’est pas réapparu.



Qui prend la décision et coordonne ces opérations ? Dans quelles conditions les personnes ciblées en raison des opinions de leurs proches sont-elles détenues ? Il est d’autant plus difficile d’obtenir des détails sur ces enlèvements que les rares victimes libérées expliquent avoir eu les yeux bandés la plupart du temps et avoir reçu l’ordre de ne pas parler. Mais, là encore, des témoignages permettent de déterminer un mode opératoire.  

Balla Samoura, un gendarme aux commandes ?

Deux noms sont revenus au cours de cette enquête. Celui de Balla Samoura, haut commandant de la Gendarmerie nationale et rouage essentiel des Forces de défense et de sécurité. Et celui du commandant Dantili Moriba Keïta (alias Kilo), chef de la compagnie Cobra du Groupement des forces spéciales (GFS), l’unité d’élite de Mamadi Doumbouya, et aide de camp du chef de l’État. De nombreux témoignages ou faits rapportés par des proches des disparus convergent vers ces responsables du système sécuritaire, qui passent pour des intimes du président. 

Premier fait troublant : plusieurs victimes ont été aperçues pour la dernière fois dans les locaux du haut commandement de la gendarmerie, à Conakry. Parmi elles, des activistes du FNDC, la responsable politique Néné Oussou Diallo, ou encore le journaliste Habib Marouane Camara. Ces contempteurs du régime auraient-ils pu être détenus à la gendarmerie sans que son premier chef en soit informé ? Pour beaucoup, cette hypothèse paraît peu crédible. « Au siège du haut commandement, il y a une salle de vidéo-surveillance d’où les gendarmes peuvent observer tout ce qu’il se passe à Conakry », confirme Sékou Koundouno, responsable de la stratégie et de la planification au sein du FNDC. 



Le patron de la gendarmerie serait ainsi l’un des derniers à avoir vu le colonel Célestin Bilivogui. Il avait convoqué ce proche de Claude Pivi à la suite de l’évasion spectaculaire, en novembre 2023, de celui qui fut le responsable de la sécurité présidentielle sous le régime de Moussa Dadis Camara et qui était détenu à la prison centrale de Conakry (il est décédé en janvier 2026). Depuis cet « entretien », Bilivogui n’avait plus donné signe de vie. Il n’est réapparu qu’un an plus tard, au service mortuaire de l’hôpital Ignace-Deen de la capitale guinéenne, à l’état de cadavre. Plusieurs sources confient que d’autres victimes ont été contactées par Balla Samoura lui-même, ou par des personnes disant agir en son nom.

Le gendarme est-il l’artisan de ces enlèvements forcés, ainsi que l’affirment certains de nos interlocuteurs ? Le dispositif dont dispose Balla Samoura ne cesse, en tout cas, de se renforcer depuis l’arrivée de Mamadi Doumbouya au pouvoir. Et en particulier le Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale (GIGN), une unité d’élite qu’il a créée en 2022 et qui est officiellement chargée des opérations liées à la lutte antiterroriste. Contacté par Jeune Afrique, Balla Samoura, considéré comme l’un des architectes du coup d’État de 2021, n’a pas répondu à nos sollicitations. 

L’impulsif commandant « Kilo »

« Tu as de la chance, on devait t’éliminer » : l’enquête qui secoue Conakry
Sékou Koundouno, du FNDC, en est convaincu, « le GIGN et le GFS sont les artisans de ces disparitions ». « Le haut commandement de la gendarmerie n’a jamais été aussi bien équipé qu’aujourd’hui, assure-t-il. Balla Samoura a constitué un service de renseignement qui participe à la filature des responsables politiques et sociaux, et qui infiltre leurs réseaux. D’ailleurs, au moment de l’enlèvement de Foniké et de Billo, c’est d’abord le GIGN qui est intervenu et qui a encerclé le secteur, avant que le GFS ne vienne terminer le boulot. » Le GFS du commandant Dantili Moriba Keïta, donc.

Certaines opérations ont été réalisées en plein jour, parfois au cœur de Conakry.

Membre influent des Forces spéciales, « Kilo » est lui aussi désigné comme l’un des principaux responsables de cette série d’enlèvements. Le chef de la compagnie Cobra a pris du galon, ces dernières années. « En réalité, c’est lui le numéro un des Forces spéciales », croit savoir Sékou Koundouno. « Kilo » se comporte quasiment en maître, à Conakry. L’aide de camp du président, réputé pour son impulsivité, a ainsi fait une descente, au début d’avril 2026, dans l’école primaire de son fils, accompagné d’éléments des GFS, pour arrêter le directeur de l’école. Motif : le commandant n’avait pas apprécié que son enfant soit renvoyé pour mauvaise conduite. L’opération a suscité l’émoi de l’opinion guinéenne.  



L’étonnante facilité avec laquelle ces individus armés, qu’ils soient en tenue civile ou en treillis, exécutent ces enlèvements semble indiquer qu’ils bénéficient de complicités au sein du régime. Souvent ils agissent à l’aube, mais plusieurs opérations ont été réalisées en plein jour, parfois au cœur même de la capitale. Ce fut le cas pour Saadou Nimaga : cet ancien responsable du ministère des Mines a été kidnappé, en octobre 2024, par des hommes agissant à visage découvert devant les caméras de sécurité de l’hôtel Kaloum, à moins de 500 mètres du palais présidentiel. Il est toujours porté disparu.

La « clémence » de Mamadi Doumbouya ?
Abdoul Sacko se souvient, lui, avoir été retenu dans un lieu fréquenté, où, yeux bandés, il entendait d’incessantes allées et venues d’hommes et de véhicules. « Peut-être était-ce une caserne », avance le militant, qui précise que, pour parler de lui, ses ravisseurs disaient : « l’élément », un terme plutôt employé chez les militaires. Les hommes venus le chercher à son domicile portaient « l’accoutrement des forces spéciales », insiste-t-il : gilet noir et kaki, arme en bandoulière, gants, passe-montagne.  


Un autre détail revient dans plusieurs témoignages : lors des interrogatoires ou des séances de torture, les victimes sont filmées. « Après les simulations de noyade, une personne me soulevait la tête et une autre filmait mon visage, comme si quelqu’un, à distance, suivait ou orientait les séances », explique Abdoul Sacko. Une autre source confie avoir été reçue par un comité présidé par Amara Camara, Balla Samoura et les chefs des services de renseignement. « Ils m’ont interrogé et ont terminé en me disant que j’étais chanceux car le président avait été clément et avait ordonné ma libération. » Notre interlocuteur précise avoir eu l’impression qu’un tiers suivait cette séance à distance.  


Le gouvernement, de son côté, a toujours nié une quelconque implication. Après l’ouverture d’une enquête sur les cas liés au FNDC, le procureur avait affirmé ne connaître ni l’identité des responsables ni le lieu de détention des disparus. Après l’enlèvement des parents d’Elie Kamano, Ousmane Gaoual, le porte-parole du gouvernement, avait annoncé que l’État allait mobiliser « tous les moyens possibles pour que des enquêtes sérieuses soient conduites » et avait démenti toute implication du général Doumbouya. Contacté par Jeune Afrique au sujet de l’avancée des enquêtes, Fallou Doumbouya, le procureur général, n’a pas donné suite.

Les victimes et leurs proches n’ont, eux, pas de doutes. « Qui a les moyens de venir, armé, dans des régions reculées, de repérer le domicile de ses futures victimes puis d’y envoyer des hommes encagoulés ? Qui, sans le soutien de l’État, peut sillonner le pays avec des véhicules remplis d’armes à feu, se saisir de quelqu’un et repartir sans être inquiété ? », s’indigne un familier d’une personnalité enlevée. Élu en décembre 2025, Mamadi Doumbouya a été investi président de la République le 17 janvier suivant, ce qui a techniquement mis fin à la Transition. Mais le climat n’a pas changé. »Les militaires veulent réduire tout le monde au silence, cingle l’opposant Elie Kamano. Mais un jour viendra où ils rendront des comptes. » 

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