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Ce que le juge reproche à Vincent Bolloré

Jeudi 26 Avril 2018

A l’issue de deux jours et une nuit en garde à vue dans les locaux de l’office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLCIFF) à Nanterre, l’industriel Vincent Bolloré a été présenté aux magistrats du pôle financier qui ont décidé de le mettre en examen, mercredi 25 avril, pour « corruption d’agent public étranger », « complicité d’abus de confiance » et « faux et usage de faux ». Il n’a pas été placé sous contrôle judiciaire.


Dans un communiqué envoyé mercredi soir, le groupe Bolloré a tenu à préciser que M. Bolloré, « qui reste présumé innocent, pourra avoir enfin accès à ce dossier dont il n’a jamais eu connaissance et répondre à ces accusations infondées ».

« Campagnes politiques contre concessions portuaires »
A l’issue de ces deux jours de garde à vue, deux autres personnes ont, elles aussi, été mises en examen. Gilles Alix, directeur général du groupe, est soupçonné lui aussi de corruption d’agent public étranger, complicité d’abus de confiance, faux et usage de faux. L’homme est soupçonné d’avoir joué un rôle central au service de M. Bolloré dans les opérations « campagnes politiques contre concessions portuaires » au Togo et en Guinée.

Enfin, Jean-Philippe Dorent, le responsable du pôle international d’Havas, a été placé sous le statut de témoin assisté pour « corruption d’agent public étranger », et mis en examen pour « abus de confiance », « faux et usage de faux ». L’homme était l’artisan des campagnes politiques menées en lien étroit avec M. Bolloré et Stéphane Fouks, vice-président de l’agence de communication.

M. Dorent est un proche de l’homme d’affaires très actif en Afrique, Francis Perez, qui lui avait même octroyé un prêt de plus de 400 000 euros pour l’acquisition de sa maison en Corse. Président du groupe de casinos et d’hôtellerie Pefaco, M. Perez a quitté les locaux de la police judiciaire en début d’après-midi, sans être ensuite présenté aux magistrats instructeurs.

Les juges d’instruction, Aude Buresi et Serge Tournaire, connus pour instruire l’affaire du présumé financement libyen de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007, ont donc considéré qu’après plusieurs années d’enquête, il existait des indices graves ou concordants laissant penser que le groupe Bolloré avait eu recours à des méthodes illégales pour décrocher des contrats dans deux pays d’Afrique de l’Ouest.

L’affaire, qui fait trembler le capitaine d’industrie, trouve ses racines à Lomé au Togo et à Conakry en Guinée, deux capitales portuaires baignées par le golfe de Guinée, sur lesquelles M. Bolloré entendait développer les activités logistiques de son groupe. Quitte, selon l’accusation, à s’affranchir de quelques règles en apportant son soutien aux décideurs locaux.

Missions sous-facturées
Faure Gnassingbé, au Togo ou Alpha Condé, en Guinée, ont ainsi bénéficié des conseils en communication de l’agence Havas, filiale du groupe, alors qu’ils se présentaient à la présidence de la République en 2010. Pour les enquêteurs, ces missions auraient été « sous-facturées » à leurs deux clients, et prises en charge par la filiale du groupe SDV Afrique. Et elles auraient été menées dans le but que les présidents, une fois élus, favorisent les intérêts du groupe Bolloré qui dément formellement avoir eu de telles intentions.

L’histoire telle qu’elle s’est écrite depuis ne plaide pas pour la défense du groupe. Celui-ci a ainsi vu ses concurrents se faire évincer et obtenu d’opérer les concessions portuaires à Lomé et Conakry. A peine quelques semaines après son élection, le nouveau président guinéen, Alpha Condé, avait rompu unilatéralement la convention de concession du terminal à conteneurs attribuée en 2008 à une filiale du groupe français Necotrans, rival de Bolloré dont l’offre était arrivée en deuxième position.

Au Togo, le groupe Bolloré a obtenu la concession portuaire en 2001, du temps du dictateur Gnassingbé Eyadema, père de l’actuel chef de l’Etat. Ce dernier, deux mois avant sa réélection contestée en mars 2010, a attribué de nouveaux privilèges au groupe français, comme l’exclusivité en matière de manutentions de conteneurs sur tout le port de Lomé. Le président Faure Gnassingbé était alors en pleine campagne présidentielle, dont une partie était réalisée par l’agence de communication Havas.

« Les apparences sont trompeuses »
« C’est le savoir-faire du groupe qui a permis de l’emporter », répond-on dans l’entourage de M. Bolloré. C’était la contrepartie au soutien apporté par le groupe aux campagnes présidentielles permis par une habile synergie des filiales – en l’espèce Havas – toutes tendues vers l’objectif de poursuivre l’implantation en Afrique, soupçonnent ses concurrents, ses nombreux détracteurs et, aujourd’hui, les enquêteurs. « Les apparences sont trompeuses : ce n’est pas 100 000 balles de prestations d’Havas pour une campagne politique qui vont déterminer l’obtention de concessions portuaires à plusieurs dizaines de millions d’euros », se défend un haut responsable du groupe Bolloré.

Le milliardaire breton n’a par ailleurs jamais lésiné pour présenter avantageusement les chefs d’Etat africains avec lesquels il entendait faire des affaires. Outre l’agence de communication Havas, il mettait aussi à disposition les médias qu’il détient.

Les chefs d’Etat où son groupe opérait avaient ainsi les honneurs de couvertures avantageuses et d’entretiens complaisants faisant l’impasse sur les affaires de corruption et les violations des droits de l’homme. Plus récemment encore, comme l’a révélé le site d’informations Les Jours, la chaîne Canal+ a diffusé, en décembre 2017, un publireportage de plusieurs minutes sur le Togo qui pourtant ne passe pas encore comme un modèle de démocratie. Le pays est plongé, depuis plusieurs mois, dans une profonde crise politique et le régime a recouru à la force et à l’interruption d’Internet.


lemonde.fr

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