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Présidentielle, "Macky Sall passe son temps à faire réaliser des sondages"

Lundi 16 Octobre 2023

États-majors politiques, candidats, représentations diplomatiques, milieux d’affaires… En période électorale, ils sont de plus en plus nombreux à commander des enquêtes d’opinion. Même si la publication des résultats reste interdite.


La scène a lieu au début de juillet. Ousmane Sonko, condamné en mai pour diffamation, vit alors reclus à son domicile depuis plusieurs semaines. Il sera bientôt arrêté et incarcéré. Au sortir d’une entrevue, un responsable des Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef), son parti, baisse soudain la voix. « De toute façon, Macky Sall ne compte pas laisser Ousmane Sonko participer à cette présidentielle. Nous savons qu’il a commandé trois sondages pour un second tour : l’un avec lui, un autre avec Amadou Ba et un troisième avec Aly Ngouille Ndiaye. Ils donnaient tous Sonko gagnant. »


Difficile bien sûr de vérifier l’exactitude d’une telle assertion. D’autant plus que la publication des sondages est interdite au Sénégal – un obstacle légal qui n’empêche pas les acteurs politiques de les commander à tour de bras. Lancée le 27 septembre, la campagne des parrainages s’achèvera fin décembre, avant que le Conseil constitutionnel examine les dossiers de candidature (entre le 26 décembre et le 12 janvier) pour les valider ou les retoquer. D’ici là, chacun tente de prendre la température.


« J’ai commencé à utiliser les sondages très en amont, confie un candidat. À présent, ils me permettent de cibler les zones où je dois intensifier mon travail, de situer mes forces et mes faiblesses sur l’étendue du territoire, de comprendre les préoccupations des populations selon les régions. » Pour ce responsable politique, c’est toute une stratégie de pré-campagne qui se fonde sur ces enquêtes.

Questions d’actualité et intentions de vote
« La présidentielle de 2024 suscite un intérêt comme on en a rarement vu. Sans doute parce que le scrutin sera très ouvert et que le champ des possibles est vaste. » Cette analyse est celle de Yacine Ba Sall, à la tête de l’institut de sondages BDA, fondé à Dakar il y a plus de trente ans. Elle est la seule sondeuse qui ait accepté de nous rencontrer, en septembre – au moment où un grand nombre d’aspirants à la candidature se sont déclarés –, et de s’exprimer sur les enquêtes qu’elle a réalisées, sans toutefois les aborder dans le détail ni en livrer les résultats.

Comptez entre 20 millions et 30 millions de F CFA pour un sondage national

« Nous avons noté un regain d’intérêt de la clientèle juste avant que Macky Sall annonce qu’il ne se présenterait pas [en juillet dernier] ainsi qu’en ce moment », poursuit-elle. Elle précise que la réalisation de sondages politiques occupe la majorité de son activité en période électorale, contre 15 % le reste du temps. Acteurs politiques, mais aussi hommes d’affaires et organes de presse n’hésitent pas à mettre la main à la poche pour connaître les opinions et intentions de vote des citoyens sénégalais. Comptez entre 20 millions et 30 millions de F CFA (entre 30 500 et 45 700 euros environ) pour un sondage national, qui interroge environ 3 500 personnes sur l’ensemble du territoire. Le cabinet BDA travaille avec une méthode de quotas, chargée de déterminer des échantillons représentatifs de la population.


« Les demandes sont diverses. Nous pouvons poser des questions de fond, des questions d’actualité, établir des cotes de popularité ou des intentions de vote… Plus on s’approche du scrutin, plus il devient facile de faire des pronostics, notamment en ce qui concerne le second tour de l’élection. » Si la sondeuse refuse d’en dire plus sur ces « questions d’actualité » visant à faire réagir les sondés sur certains évènements, elle reconnaît que les questions liées à Ousmane Sonko, dont le destin judiciaire rythme la vie politique sénégalaise depuis bientôt trois ans, étaient récurrentes.


À en croire ses proches, le chef de l’État lui-même n’est pas en reste. « Macky Sall passe son temps à faire réaliser des sondages, affirme l’un de ses collaborateurs. Il ne prend pas une décision sans en commander un avant. » C’est notamment sur la base d’un sondage que le président aurait fondé sa décision de faire de son Premier ministre, Amadou Ba, le candidat de la coalition présidentielle Benno Bokk Yakaar (BBY)  pour l’élection de février 2024. « Il devançait tous les autres candidats, et de loin », affirme notre interlocuteur.


Ces sondages, poursuit ce dernier, ne prenaient toutefois pas en compte une éventuelle participation d’Ousmane Sonko à la présidentielle. Le candidat de l’opposition, susceptible d’être radié des listes électorales en août après avoir été condamné par contumace pour « corruption de la jeunesse », l’emportait sur ses concurrents dans des sondages précédents, précise le collaborateur du président.

Restrictions légales et texte trouble
À qui profite l’interdiction de publier les résultats des sondages ? Le sujet de la modification de la loi régissant ces enquêtes, qui date de 1986, revient de manière récurrente. Selon le texte en vigueur : « La publication ou la diffusion de tout sondage d’opinion ayant un rapport direct ou indirect avec un référendum ou une élection est interdite à compter de la date de publication au Journal officiel du décret portant convocation du corps électoral jusqu’à la publication définitive des résultats du scrutin. »

La loi de 1986 a été écrite pour éviter les abus et la manipulation, mais elle gagnerait à être revisitée

La publication de ces sondages est par ailleurs soumise à deux conditions : que l’organisme réalisant l’enquête dispose d’un agrément de la Commission nationale des sondages et qu’il ait obtenu une autorisation de cette même commission. Problème : cet organe n’existe que sur le papier et n’a jamais été nommé par le chef de l’État. Les sondeurs s’accommodent donc d’un texte trouble, dont ils appellent la modification. « La loi de 1986 a été écrite pour éviter les abus et la manipulation, mais elle gagnerait à être revisitée pour faciliter le travail des instituts de sondage tout en s’assurant de leur professionnalisme », souligne Yacine Ba Sall.

En l’absence de sondages officiels, certains choisissent de faire avec les moyens du bord. C’est ainsi que El Hadji Babacar Yade a réalisé sa propre enquête en ligne, avec les écueils que cela comporte. Ce professionnel de la communication a créé « Sunu sondage » (« Notre sondage »), qui permet à n’importe quel internaute de voter pour le candidat de son choix parmi une sélection de 24 personnalités politiques (à la mi-octobre, plus de 200 aspirants à la candidature s’étaient déjà déclarés).

« Nous voulions créer une plateforme qui permette aux candidats et aux citoyens de se situer par rapport à l’élection », déclare El Hadji Babacar Yade, qui précise avoir ajouté certains candidats proposés dans le sondage après avoir été contacté par leurs équipes de communication. Le sondage, qui récoltait à la mi-octobre plus de 250 000 voix et plaçait l’ancien Premier ministre Idrissa Seck en tête avec 24 % d’intentions de vote, ne répond évidemment à aucune règle de représentativité.

« Lors de notre sondage portant sur les élections locales, en janvier 2021, nous avions donné Barthélémy Dias vainqueur à la mairie de Dakar, ce qui s’est confirmé », se félicite néanmoins El Hadji Babacar Yade. Bien entendu, les “votants” représentent une part connectée de la population, ce qui peut biaiser les résultats », reconnaît-il. Le sondage de El Hadji Babacar Yade sera clos à l’expiration du délai de collecte des parrainages, en décembre. Les instituts professionnels, eux, continueront de tourner à plein régime.

Jeune Afrique
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