Si la victoire du Sénégal en finale de la Coupe d’Afrique des Nations face au Maroc, pays hôte, constitue un rendez-vous sportif à part entière, elle n'en demeure pas moins un événement politique d'une surprenante acuité . Elle intervient à un moment précis de la vie institutionnelle sénégalaise, marqué par une transition rapide du pouvoir, une crise de la Démocratie, des libertés été de la Justice, des tensions internes au sein de la majorité et une attente sociale considérable. Dans ce contexte, le succès des Lions agit comme un facteur de recomposition symbolique du leadership.
Que les followers me comprennent bien, je ne me contenterai pas seulement de me féliciter de cette belle victoire. Mais en marge de toute cette sublimation nationale, il me semble nécessaire d'analyser un fait aussi marquant.
Car, au-delà de la liesse qu'engendrent l'accueil des Lions et les euphories du moment, le fait est suffisamment rare pour mériter l'attention d'un analyste : un sélectionneur, un Président de fédération et un Président de la République remportent chacun, leur première Coupe d’Afrique dès leurs fonctions respectives. Pape Thiaw, Abdoulaye Fall et Bassirou Diomaye Faye se retrouvent ainsi associés à un moment historique et fondateur, que l’opinion publique sénégalaise interprète volontiers comme un signe de continuité d'une politique sportive victorieuse.
Pour autant, cette victoire ne saurait être dissociée des choix opérés au cours des années précédentes. Sous la présidence de Macky Sall, l’État sénégalais avait misé sur la stabilité du staff technique, la modernisation des infrastructures sportives et l’investissement dans la formation. Ces décisions ont été couronnées de succès (Beach Soccer, CHAN, CAN ..) et constituent le socle objectif de la performance actuelle. En ce sens, la CAN 2025 s’inscrit dans une trajectoire longue plutôt que dans une rupture auto-proclamée.
Mais la prospective politique ne se limite pas à l’analyse des chaînes de causalité. Elle est aussi affaire de perception, de temporalité et de symboles. Et à ce titre, la victoire profite d’abord au Président en exercice. Bassirou Diomaye Faye, élu dans des circonstances exceptionnelles et longtemps perçu comme un chef de l’État à la légitimité indirecte et insuffisante, bénéficie soudain d’un capital symbolique inédit.
Jusqu’ici, son pouvoir apparaissait fragile sur plusieurs plans : absence d’expérience gouvernementale, dépendance politique vis-à-vis de son mentor, contestations internes au sein de Pastef qui le prend pour Judas, et difficultés à incarner personnellement le pouvoir exécutif. La CAN agit comme un correctif. Dans l’imaginaire collectif, le Président Faye devient celui “sous qui l’on gagne” (Tombeey aay gaaf), figure associée à un moment d’unité nationale et de soulagement dans un contexte politique, économique et social tendu.
Ce phénomène est loin d’être anecdotique. Au contraire. Au Sénégal, le football joue un rôle de médiation politique singulier. Il constitue l’un des rares espaces de consensus durable, capable de suspendre temporairement les clivages partisans. Voir son bilan associé à une victoire continentale, c’est accéder à une forme de légitimité affective que ni les discours ni les réformes institutionnelles ne produisent à court terme.
Cette dynamique rejaillit également sur les équilibres internes de la majorité et les rapports de forces avec l'opposition. Le président Faye, jusqu’ici perçu comme un acteur de transition, voit sa position se renforcer, en dépit qu'il en ait, face à son propre camp. Toute contestation directe apparaît désormais politiquement coûteuse, tant elle risquerait d’être interprétée comme une remise en cause d’un moment de communion nationale.
À l’inverse, cette séquence met en lumière une nouvelle tendance dissymétrique au sommet de l’État. Ousmane Sonko, figure centrale de l’alternance et chef politique de la majorité, n’a jamais fait du football un vecteur d’expression politique.
Même s'il est apparu aux côtés du Président Faye, en fin de parcours quand il ne restait qu'à cueillir les fruits mûrs, ses discours antérieurs et son absence de mobilisation autour des Lions depuis le début du tournoi, contrastent avec l’appropriation populaire de la victoire par le Président de la République qui, tout au long du tournoi à vibré avec les Lions. Pour la première fois depuis l’arrivée au pouvoir du nouveau régime, un événement national renforce clairement Bassirou Diomaye Faye sans produire d’effet équivalent pour son encombrant Premier Ministre .
Certes, il serait excessif d’y voir une rupture de paradigmes. Mais il s’agit indéniablement d’un glissement symbolique. La CAN ouvre au Président Faye une possibilité d’autonomisation politique progressive, fondée non sur l’appareil partisan, mais sur une relation directe avec l’opinion.
Cependant, il reste une limite majeure : la légitimité issue du sport est, par nature, fragile et éphémère. Elle ne peut constituer qu’un capital initial à fructifier. Sa durabilité dépendra de la capacité du pouvoir à produire des résultats tangibles sur les fronts économique, social ainsi que politique et institutionnel. À défaut, l’euphorie se dissipera rapidement, laissant place à des attentes accrues et à une exigence renforcée.
En définitive, cette CAN n’a pas seulement consacré une équipe. Elle a offert au président Bassirou Diomaye Faye un temps politique précieux : celui de la reconnaissance populaire. La question désormais posée est classique mais décisive : saura-t-il convertir ce capital symbolique en autorité durable et en gouvernance effective au profit exclusif de tout un peuple qui lui accordera à coup sûr, une prolongation de l'attente ?
Babacar Gaye
Analyste politique

