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Crise de confiance, suspicion, ambitions… : Comment la coalition "Jotna" a été minée de l’intérieur

Jeudi 12 Novembre 2020

Que reste-t-il de la coalition Jotna après les nombreux départs d’alliés dont la locomotive, le Pastef d’Ousmane Sonko ? Selon les politologues Moussa Diaw et Maurice Soudieck Dione, une crise de confiance, la suspicion et le souci de Pastef de se positionner comme une force dominante expliquent les remous qui pourraient compromettre l’existence même de la coalition.

En l’espace de quelques jours, la coalition Jotna a enregistré une série de départs. Le mouvement Jengu de Boubacar Camara, le Parti républicain et citoyen (Prc/Gueum Sa Bopp) d’Amadou Moctar Ndiaye, la plateforme Avenir Sénégal Bi Nu Beug de Cheikh Tidiane Dièye et Pastef d’Ousmane Sonko ont quitté cette coalition dirigée par Bruno d’Erneville, président du Parti pour l’action citoyenne (Pac). Mais, ce dernier minimise, rappelant que la vie des coalitions est faite par des entrées et des départs. « Les leaders de Jotna sont tous d’égale dignité. Chaque membre est libre de ses actions, mais dès qu’il s’agit de parler en son nom, la règle, c’est de respecter ce que la coalition a décidé », explique M. d’Erneville.

En réalité, explique le Pr Moussa Diaw, enseignant-chercheur en Sciences politiques à l’Université Gaston Berger (Ugb) de Saint-Louis, ce qui se passe à Jotna fait partie des effets collatéraux de l’adhésion d’Idrissa Seck à la majorité. Pour son collègue Maurice Soudieck Dione, il convient de replacer ce regroupement politique dans son contexte. Un rappel important à ses yeux, la coalition Jotna a été mise sur pied dans la perspective de l’élection présidentielle de 2019 autour du candidat Ousmane Sonko de Pastef. Donc, poursuit-il, à la proclamation des résultats de cette joute politique, plus rien ne liait les différentes composantes pour une poursuite de leur compagnonnage.

Climat de suspicion

Le fait que Pastef, la locomotive, quitte la coalition s’explique par des « raisons profondes », estime Moussa Diaw. D’abord, il y a un « manque de confiance » et « une trahison » de la part des alliés. « Certains ont négocié avec la majorité sans le lui (Ousmane Sonko) dire. Il s’est donc instauré un climat de suspicion. Ainsi, Pastef a quitté la coalition pour éviter des surprises, pour être sûr que ses ambitions ne soient pas volées », explique le politologue. La preuve, poursuit-il, certains ont donné des signaux forts pour dire leur disponibilité à travailler avec le Président de la République. Le départ de Pastef de Jotna s’inscrit, selon Maurice Soudieck Dione, dans une stratégie politique claire. « Aujourd’hui, Pastef cherche à se positionner comme une force dominante, attractive et attrayante dans l’opposition, en clarifiant sa posture caractérisée par le rejet de toute forme d’ambiguïté collaborationniste, conformément aux principes du jeu démocratique fondé sur une distinction nette entre une majorité qui gouverne et une opposition qui s’oppose », souligne l’enseignant-chercheur. Autrement, poursuit-il, on tombe dans le consensus mou où chacun cherche à préserver ses intérêts et privilèges matériels et financiers, ainsi que sa position de pouvoir. Cette clarification de Pastef est également nécessaire, car sur le plan symbolique, le fait que des membres de cette coalition quittent le navire peut donner l’impression que Pastef, le principal parti qui en est la charpente, s’affaiblit. Donc, en quittant Jotna, Pastef demande à tous les autres mouvements qui le souhaitent de fusionner avec lui, poursuit Maurice Soudieck Dione. Cela révèle chez Ousmane Sonko une volonté d’affirmer son leadership, au-delà du caractère événementiel et conjoncturel de l’élection présidentielle de 2019 qui a vu naître la coalition Jotna.

Un ancrage dans l’opposition problématique

Pour Moussa Diaw, une recomposition politique autour d’Ousmane Sonko « devient incontournable dans l’opposition ». Après les départs en série au sein de cette coalition, il estime que les perspectives ne sont pas nombreuses. « La seule alternative, c’est que le Pastef puisse jouer son rôle en tant que parti politique dynamique », estime le Pr Diaw. Il pense que cette formation politique sera rejointe par d’autres qui lui font confiance et qui s’engageront dans le débat, la bataille politique, en perspective des élections locales. De son point de vue, Pastef va s’organiser, se restructurer en fonction de la nouvelle situation en prenant, bien entendu, le recul nécessaire.

Du point de vue de Maurice Soudieck Dione, la coalition Jotna est devenue sans objet et elle aurait pu évoluer vers un cadre d’organisation et d’action des partis et mouvements qui la composent. La question de l’ancrage dans l’opposition est devenue problématique, en raison du retrait de beaucoup de membres de ladite coalition, poursuit-il. Pour lui, ceci explique l’option de Pastef de poursuivre clairement sa voie dans l’opposition en invitant les forces politiques qui le souhaitent à s’y intégrer. Tout en prenant acte de ces « décisions souveraines », Bruno d’Erneville précise que lorsqu’on est responsable, on s’attend à tout. « Il faut assumer et gérer la situation. On peut dire qu’on a bien géré la situation. Nous sommes sur les bases d’un nouveau départ avec une bonne partie de la coalition qui est restée », ajoute-t-il.


Source: Soleil

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