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Centrafrique : les forces russes accusées de violences sexuelles, Pillages, saccages...

Lundi 3 Mai 2021

À Bangui, la présence des mercenaires russes et les exactions dont ils sont accusés sont des sujets dont on parle à voix basse, en privé, et dans l’anonymat. « C’est l’éléphant au milieu de la pièce », estime une source diplomatique. « On ne voit que lui, mais on fait comme s’il n’était pas là ». Officiellement d’ailleurs, ils ne sont pas là. Le narratif russe sur le sujet est extrêmement rodé. L’ambassadeur de Russie à Bangui reconnaît l’envoi de 535 hommes qu’il présente comme des « instructeurs » qui « ne prennent pas part aux combats », sauf « s'ils sont pris pour cible ».

De nombreuses sources sécuritaires nationales et internationales contredisent pourtant cette version. Elles évoquent 800 à 2 000 mercenaires déployés dans le pays, aux côtés des forces armées centrafricaines, souvent « en première ligne » lors des affrontements et également présents aux postes de contrôles et lieux stratégiques.

Pour une partie de l’opinion, lassée de subir l’occupation et les violences des groupes armés, les Russes sont des sauveurs. Ils ont joué un rôle déterminant dans la contre-offensive qui a permis de reprendre la majorité des grandes villes du pays. Leur action est également soutenue par une campagne de communication active des autorités. Rares sont les voix discordantes qui osent publiquement questionner leurs méthodes, dans le climat de peur qui s’est installé dans certaines régions du pays.

Le 31 mars dernier, pour la première fois, un groupe d’experts indépendants vient pourtant briser cette omerta. Dans un communiqué, le Groupe de travail de l’ONU sur l’utilisation de mercenaires rattaché au Haut-Commissariat aux droits de l’homme des Nations unies de Genève, dénonce le recours accru àdes sociétés de sécurité privées par les autorités de Bangui. Et alerte sur une longue liste d’exactions qui leur sont « imputables » : « exécutions sommaires massives, détentions arbitraires, torture pendant les interrogatoires, disparitions forcées, déplacements forcés de population civile, ciblage indiscriminé d'installations civiles, violations du droit à la santé et attaques croissantes contre les acteurs humanitaires. »

Trois entités russes sont citées dans ce communiqué : le « Groupe Wagner », considéré comme le bras armé privé de Moscou, dont certains combattants sont depuis peu sous le coup d’une plainte pour un possible crime de guerre en Syrie ; « Sewa Security Services», société de droit centrafricain fondée à Bangui en 2017 et considérée comme la filiale de Wagner dans le pays ; et enfin « Lobaye Invest SARLU », une société minière fondée en Centrafrique en 2017, dont l’un des responsables a été placé sous sanctions par les États-Unis. Le Groupe de travail dit avoir recueilli les preuves de leur « implication dans une série d’attaques violentes » survenues en Centrafrique depuis décembre dernier.

Plusieurs rapports internes des Nations unies que RFI a consultés viennent étayer ces accusations. L’un d’eux recense au moins une centaine de victimes de violations des droits de l’homme et du droit international humanitaire commises soit par les Faca et leurs alliés russes soit par les éléments russes seuls, entre le 1er janvier 2021 et mi-avril. Parmi ces violations : 26 exécutions extrajudiciaires, 5 viols ainsi que 27 cas d’arrestations arbitraires et de privation de liberté. « De nombreux civils ont été tués ou blessés (…) bien qu’ils soient très loin de cibles militaires légitimes », précisent les auteurs de ce rapport.

Parmi les préfectures les plus affectées : celle de la Ouaka, au nord-est de Bangui. Pendant deux mois, Bambari, chef-lieu de cette préfecture, située à 370 kilomètres de la capitale, a vécu sous le joug des rebelles de la Coalition des Patriotes pour le changement (CPC) menée par l’ex-président Bozizé. Ils y ont empêché la tenue de l’élection présidentielle le 27 décembre et imposé aux populations un climat de violences : menaces, taxations, arrestations. Le 15 février 2021, les Faca et leurs alliés russes entrent à Bambari pour reprendre la localité.

« Ils voulaient tuer des gens »
Ce jour-là, les « instructeurs russes », censés ne pas combattre, jouent un rôle décisif. La rébellion leur oppose une résistance farouche. Les combats sont violents. Ils font notamment rage autour de la mosquée Al-Takwa, située non loin d’une base de l’UPC, un groupe armé issu de l’ex-Séléka, aujourd’hui membre de la rébellion. Fuyant la progression des Russes, des rebelles se replient à l’intérieur de la mosquée, où des civils avaient trouvé refuge.

« Les rebelles sont entrés et les Russes ont tiré tout de suite, alors qu’il y avait des civils », rapporte un témoin. « Les Russes sont entrés et ont crié : "Où est Séléka ? Où est Séléka ?" », affirme un autre habitant de Bambari présent sur les lieux. « L’imam a dit : "Couchez-vous ! Couchez-vous !" Puis les Russes ont commencé à tirer n’importe où. J’étais dépassé. Il y avait des femmes et des enfants », poursuit cet habitant qui se souvient avoir aperçu juste avant de s’enfuir un véhicule armé d’une mitrailleuse positionné dans sa direction.

Deux rapports confidentiels que RFI a pu consulter corroborent le récit de ces témoins. L’un d’eux, signé de la division des droits de l’homme de la Mission onusienne dans le pays (Minusca) conclut à « un usage excessif de la force » de la part des mercenaires russes. Selon ce document, « trois jeunes hommes » sont « exécutés » à la mosquée ce 15 février « par les Faca et les forces russes ». « Ils n’ont pas cherché à savoir qui était rebelle et qui était civil. Ils voulaient tuer des gens », abonde une source sécuritaire. Des photos prises après les combats témoignent de l’usage d’armes lourdes au regard des impacts.

Le même jour, une scène similaire se répète au centre de santé urbain Elevage à l’entrée du camp de déplacés du même nom. Les versions divergent sur la chronologie des faits mais convergent sur un point : les éléments russes engagent le feu dans le centre de santé. Au moins un civil est tué, selon un témoignage corroboré par l’un des rapports confidentiels que RFI a consultés. « Qu’il s’agisse de lieux protégés par le droit international humanitaire, ce n’est pas leur problème. De toute façon, ils ne le connaissent pas », déplore une source humanitaire.

À l’issue de deux jours de combats à Bambari, les cadavres sont rassemblés dans l’enceinte de la mosquée : une quinzaine au total, selon une vidéo visionnée par RFI et authentifiée par Amnesty International. Un témoin présent lors de l’identification de ces corps assure que parmi eux se trouvaient « des enfants, des vieilles femmes, et des personnes âgées, victimes de balles perdues ».

À l’époque, très peu d’informations filtrent sur ces événements sanglants. Mais en coulisses, le trouble grandit à Bangui. Le 23 février, une délégation composée de plusieurs chefs d’agences et d’ONG  (Unicef, Ocha, UNHCR, OMS, UNFPA et CCO), du chef de la sûreté et de la sécurité des Nations unies (UNDSS) et d’un représentant de l’ambassade de France se déplace à Bambari pour « s’enquérir de la situation ». Mais la mission est écourtée, « sur demande du préfet de la Ouaka qui a indiqué ne pas avoir été officiellement saisi » de cette mission, selon le rapport rédigé à l’issue de ce déplacement.

« Je suis vivant par la grâce de Dieu »
Six semaines plus tôt, un autre incident survenu à un poste de contrôle avait déjà suscité l’inquiétude sur les méthodes employées par les Russes. Ce 28 décembre 2020, les hommes de Moscou sont positionnés, comme souvent, aux côtés des Faca à l’entrée de Grimari, à 80 km à l’ouest de Bambari sur la route menant à Bangui. Un camion transportant des marchandises et une trentaine de civils ne s’arrête pas à un check point, malgré les avertissements des Faca. Les Russes ouvrent le feu. Bilan : trois civils tués et 15 autres blessés, selon un rapport toujours confidentiel des Nations unies.

« Des collègues qui étaient à côté de moi ont été touchés par les tirs. On a essayé de se cacher dans le camion, mais ils continuaient à tirer », raconte Michel (*), interrogé dans un établissement de santé peu après l’incident. « Moi-même, j’ai reçu quatre balles. Je suis vivant par la grâce de Dieu », poursuit ce témoin. Pourquoi le camion ne s’est pas arrêté ? « C’est un vieil engin, peu maniable. Il faut du temps pour rétrograder. Et le barrage n’était pas visible de loin », explique quelques semaines plus tard à RFI un membre de l’équipage, gravement blessé. Un épais pansement lui recouvre l’œil gauche, transpercé par une balle ce jour-là.

Toutes les personnes interrogées témoignent, dans ce cas aussi, d’un usage excessif de la force. Selon le rapport interne et confidentiel rédigé par la Minusca, aucun des passagers n’était en tenue militaire. Les pneus et le moteur du véhicule ont été épargnés par les tirs. La cabine où se trouvaient les passagers a en revanche, elle, été ciblée. Cela « peut indiquer que les tireurs avaient l’intention de tuer autant de personnes que possible », conclut ce rapport.

« À la fin, un soldat russe a sorti une arme lourde, il voulait détruire le camion », raconte encore Michel. « C’est un Faca, dit-il, qui s’est interposé pour l’en empêcher ». L’« arme lourde » dont parle Michel était une « roquette », selon le rapport interne des Nations unies, qui précise : « Le pire a été évité ».

A Bambari, de nombreuses arrestations arbitraires
Retour à Bambari. Le 16 février, la ville est donc officiellement « libérée ». Pour les habitants, c’est la fin d’une douloureuse occupation par les groupes armés. C’est aussi le début des opérations de ratissage menées par les Faca et leurs alliés russes. Selon des sources concordantes, dans leur traque, ces derniers procèdent à de nombreuses arrestations, dont même certaines autorités centrafricaines dénoncent, dans l’anonymat, le caractère « systématique » et « arbitraire ». « Les rebelles se fondent au sein de la population pour tenter d’échapper aux forces de sécurité », justifie une source proche du ministère centrafricain de la Justice, tout en déplorant, elle aussi, le « flou juridique » qui entoure ces arrestations. Combien de personnes ont-été arrêtées au cours de ces opérations ? Sur la base de quels éléments de preuve ? Où sont-elles ? En l’absence de communication officielle sur le sujet, impossible de répondre à ces questions.

Une chose est sûre, ces dernières semaines la liste des familles à la recherche de leurs proches disparus s’allonge à Bambari. Plusieurs témoins expriment leur crainte d’être arrêtés sur la base d’une simple suspicion d’appartenance à la rébellion ou suite à une dénonciation. « Certains de mes voisins ont été arrêtés, simplement parce qu’ils étaient montrés du doigt comme faisant partie de la CPC. Quelqu’un dit : "celui-là c’est un ami ou un beau-frère d’un CPC". Et même si ce sont des mensonges, on t’arrête », raconte Abou* un habitant de Bambari. « Mon frère a été arrêté en plein centre-ville après avoir été dénoncé par un de ses collègues », témoigne aussi François*. Libéré depuis, grâce aux bonnes relations de sa famille avec les forces armées, le jeune homme a d’abord, selon son frère, été conduit à la police, puis cagoulé et emmené au camp Setero de Bambari où les mercenaires russes se sont installés.

Lorsque nous rencontrons Marthe*, à Bangui, cela fait déjà un mois qu’elle est à la recherche de son fils disparu, depuis son arrestation à Bambari le 23 février. Des témoins, dit-elle, lui ont raconté l’avoir vu être embarqué avec deux de ses amis, en plein marché où il tenait un petit commerce, puis emmené dans une voiture par des hommes en tenue l’accusant, lui aussi, d’être un membre de la CPC, ce que sa mère nie. « Je l’ai d’abord cherché en vain à la police, puis à la gendarmerie, puis je suis allée au camps des Russes », raconte Marthe. « La première fois, un Faca sur place m’a dit : "Il n’est plus ici, il ne faut plus revenir. Si tu reviens, on va te tuer". » Trois jours après, Marthe décide pourtant de tenter sa chance à nouveau. Cette fois on l’informe que son fils aurait été transféré à Bangui. Une fois dans la capitale, Marthe sillonne tous les lieux possibles de détention connus. En vain. « Dans mon quartier, les gens me conseillent d’arrêter mes recherches. Ils disent que c’est trop dangereux. »

Climat de suspicion généralisé
Ces arrestations participent au climat de peur engendré par la présence des mercenaires russes dans certaines régions du pays, et qui transpire au fil de cette enquête. Malgré les espérances qu’avaient soulevées leur intervention au sein de la population, la méfiance grandit. « Nous aussi on en avait marre des rebelles. Quand on a appris que les Russes arrivaient, on a estimé que c’était une bonne nouvelle », témoigne le proche d’un autre disparu de Bambari. « Mais quand on voit ce qu’ils font aujourd’hui, on se demande s’ils sont venus pour s’en prendre aux rebelles ou à nous, les civils. » Une autre habitant, résume, amer : « En janvier nous étions sous la coupe de l’ex-Séléka. Maintenant nous sommes entre le marteau et l’enclume. »

Marthe espère encore qu’elle retrouvera son fils, et redoute de faire le trajet retour vers Bambari. « Les Russes ont érigé une barrière sur la route à l’entrée de Grimari. À l’aller, j’y suis passée en bus. Ils ont fait descendre tout le monde, et nous ont fouillés un à un. Les hommes sont déshabillés. Et si tu as une petite cicatrice, même d’accident ou de soins médicaux sur le corps, on te soupçonne d’être un balaka ou un ex-Séléka. Et tu es foutu », raconte Marthe. En Centrafrique, certains combattants portent des scarifications. Aux yeux des Russes, toute trace pouvant y faire penser ou être assimilée à des blessures au cours des combats, est considérée comme un signe d’appartenance à la rébellion. Ce jour-là, selon Marthe, certains passagers ne sont pas remontés dans le bus. Combien ? Cette mère de famille ne sait pas le dire. « Tout le monde a tellement peur, que quand on te permet de continuer ta route, tu ne poses pas de question. C’est chacun pour soi », raconte-t-elle.

Ces témoignages sur la recherche de cicatrices reviennent régulièrement au fil de notre enquête. « Quand quelqu’un est malade ici, on le soigne traditionnellement. On incise la peau de la personne avec des lames pour appliquer des produits traditionnels. Quand les Russes voient ça, ils disent que tu es un CPC. Et c’est fini pour toi », détaille une autorité de la région de Bossangoa, à 300 kilomètres au nord-ouest de Bangui, témoin de ces fouilles serrées.

Bossangoa est le fief du groupe armé anti-balaka de l’ancien président et désormais coordonnateur général de la CPC, François Bozizé. Là-bas, peut-être plus qu’ailleurs, la crainte des arrestations arbitraires est présente. Les témoignages contre les agissements des Russes y sont nombreux. Deux rapports hebdomadaires produits par les Nations unies que nous avons consulté rapportent les abus qui y sont commis par des « soldats des forces bilatérales » - l’euphémisme utilisé par l’ONU pour désigner les mercenaires russes. Fin mars dans la région, plusieurs cas de civils blessés pris pour cibles sur la base d’un simple soupçon d’appartenance à la CPC y sont signalés.

Viols collectifs
Parmi les violations des droits de l’homme également documentées, en toute discrétion, par les Nations unies, il y a les violences sexuelles. Dans un de ses rapports datés du 25 février, consignant une série d’« exactions attribuées aux forces alliées russes », un cas de viol collectif est détaillé. À Yaloké, à 200 kilomètres au nord-ouest de la capitale, six hommes ont cassé la porte de la maison d’une femme de 24 ans et « l’ont violée collectivement (3 de ces éléments) sous la menace de leurs armes entre 23h et 2h du matin », peut-on lire dans ce document. En la matière, les allégations sont nombreuses. RFI a recueilli plusieurs témoignages, toujours anonymes, pour des raisons de sécurité.

C’est donc à l’abri des regards que Gabriella*, la vingtaine, accepte de nous parler. Ce 15 février à Bangui, la jeune fille cherche en vain une moto-taxi pour rentrer chez elle, alors qu’approche l’horaire du couvre-feu. Un véhicule s’arrête à sa hauteur. À l’intérieur, sept hommes en tenue militaire. « C’étaient des Russes, un seul parlait français. Un autre portait une barbe et des tatouages », se souvient la jeune femme. « Ils m’ont proposé de monter dans leur voiture. J’ai pensé qu’ils allaient me déposer près de chez moi. Je suis montée. Et ils m’ont emmenée. »

Gabriella comprend très vite le piège qui vient de lui être tendu. Elle est ensuite conduite dans un lieu inconnu. Elle repère des armes, des lits, puis se souvient avoir été laissée dans une pièce encombrée de cartons, avec pour unique meuble un matelas posé à même le sol. Encore sous le choc, Gabriella raconte avec difficulté le calvaire qui s’ensuit : un viol collectif qui dure toute la nuit. « Un premier homme est venu. J’ai pensé que c’était terminé. Mais d’autres hommes sont arrivés ». Cinq Russes abusent d’elle cette nuit-là, les uns après les autres, raconte la jeune femme. « Ils m’ont torturée comme un animal. Je ne comprends pas. Je suis un être humain comme eux », lance Gabriella. Elle est libérée le lendemain matin avec l’injonction de garder le silence sous peine de représailles. Aujourd’hui, elle dit ressentir de la peur à la seule vue d’un homme blanc en tenue militaire. « Je pensais que les Russes étaient là pour nous secourir », répète-t-elle.

Ces accusations de viol touchent tous les acteurs du conflit en cours. En janvier, RFI alertait sur une augmentation des cas de violences sexuelles à Bouar commis par les rebelles de la CPC. Parmi ces violences, des viols ont ciblé notamment « des femmes des Faca », rapportait alors une source sécuritaire. Plus récemment de retour d’une mission d’évaluation à Bambari au nord-ouest de Bangui, la coordination humanitaire de l’ONU (Ocha) s’alarmait dans un rapport confidentiel lui-aussi, d’une « inquiétante recrudescence des cas de violences sexuelles » au cours des derniers mois dans la ville et ses environs.

Pillages, saccages et occupation de bâtiments publics
Un autre aspect des méthodes employées par les Russes interpelle les observateurs à Bangui : les pillages qui se multiplient. « Quand ils sont arrivés, les Russes ont tout pris. Ils prennent tout », raconte une autorité de la région de Bossangoa. « Ils tuent même les cochons. Ils n’achètent pas de nourriture. Quand ils ont envie de manger, ils tuent les bêtes que les gens élèvent. Ils les ramassent et ils les mangent. Ils ramassent les matelas en mousse, sur lesquelles les gens dorment, et même les chaises en plastique. Ils pillent trop ! », s’énerve cette personnalité. L’argent, la nourriture mais aussi les motos ainsi que les téléphones.

Bossangoa et sa région sont considérées comme le fief de l’ex-président Bozizé, coordonnateur de la rébellion CPC. Cette dimension a sans doute joué dans la violence focalisée contre les biens de ces communautés en particulier. Un rapport rédigé par une source sécuritaire sur les différentes opérations militaires qui y ont été menées depuis fin février fait état de plusieurs civils tués, de maisons incendiées, et de vivres pillés.

Dans la commune de Benzambe, berceau des Bozizé, une organisation locale a également recensé plus 120 habitations brûlées, dont la maison familiale de l’ex-président. Les Forces centrafricaines et les Russes étaient sur les lieux au moment des incendies, précise un membre de cette organisation, toujours encore en train de travailler pour déterminer les circonstances exactes de ce qu’il qualifie avec euphémisme de « dérapages ». « Les Russes ont brûlé toutes les maisons », raconte Jacques, un habitant de cette localité, qui a dû se réfugier dans la brousse. « Il y a eu trop de destructions », déplore-t-il.

Malgré la libération d’une partie de la région de Bossangoa, certains déplacés hésitent encore à retourner chez eux. Certains témoins évoquent un climat de « psychose ». « Il ne faut pas perdre de vue que l’arrivée des Russes à Bossangoa a été précédée d’une campagne de dénigrement orchestrée par les groupes armés. C’est pour cela qu’ils ont été accueillis avec une grande méfiance », avance en guise d’explication une autorité religieuse. D’autant, précise-t-il, que les groupes armés continuent à s’en prendre aux civils réfugiés en brousse. « Je reviens d’une visite pastorale à 30 kilomètres au nord de Bossangoa, les gens se plaignent parce que les anti-balaka continuent de les traquer en brousse. Ils prennent la population en otage pour pouvoir survivre. » Car si les grandes villes ont été « libérées », des éléments des groupes armés sont encore dans la brousse, notamment dans le nord-ouest du pays, et poursuivent leur harcèlement contre les populations.

Fait aussi régulièrement reproché aux paramilitaires russes : l’occupation de bâtiments publics dont des écoles et des églises, selon un document de travail interne des Nations unies. À Bossangoa, les Russes occupent aujourd’hui encore la mairie. À Boukoko, à quelques kilomètres au nord de Mbaïki, une ville située à 110 kilomètres au sud-ouest de la capitale, c’est dans un centre de recherche agricole public qu’ils se sont installés. Ils sont restés deux mois. « Les Russes sont arrivés les premiers, les Faca étaient à l’arrière. Ce jour-là, j’ai entendu les balles siffler et je suis parti en courant. Ils tiraient à bout portant », témoigne un habitant. Il parle vite, comme encore étonné par le souvenir de ce jour, de la violence employée alors que, selon lui, les rebelles étaient déjà partis. « Ils ont commencé à piller, à casser les portes et les emporter pour en faire des lits, prendre les matelas chez les gens. Chez moi ils ont pris mes chaussures, mes panneaux solaires et mes ustensiles de cuisine », décrit-il.

RFI a pu visionner des photos prises dans la station peu après le départ des forces russes. Elles confirment les descriptions de saccages. Sur les murs de ce qui était autrefois la bibliothèque, on aperçoit de larges taches de sang. « C’est vrai que quand ils sont venus les rebelles sont partis. Mais une armée conventionnelle est censée protéger les civils et les institutions. Nous, ils nous faisaient peur. C’était un cauchemar leur présence », tremble-t-il encore. Selon cet habitant, peu osaient s’aventurer aux abords de la base russe. Sauf en cas d’extrême nécessité, pour aller négocier une indispensable autorisation de déplacement.

« La zone est minée »
Les Russes ont finalement quitté Boukoko le 16 février pour poursuivre leur offensive plus au nord dans le pays. Non sans laisser des traces derrière eux. Notamment un étrange engin non identifié, raconte Martial*, un habitant, encore tout effrayé. « Ça ressemble à une mine. C’est un tube, relié à un fil. Ils l’ont laissé sous un arbre », témoigne Martial. Selon lui, les Russes en avaient disposés à plusieurs endroits de Boukoko. Et celui-ci est resté. « Le maire a demandé aux Faca de l’enlever, mais ils ne savent pas comment faire. Alors on a mis des bois autour pour que les enfants n’y aillent pas. » De quoi s’agit-il ? Une mine ou un autre engin ? Difficile à dire. Personne n’ose s’en approcher. Encore moins le toucher.

Cette allégation, elle non plus, n’est pas isolée. Le 10 janvier, le Premier ministre Firmin Ngrebada se rendait à Boali, à moins de 100 kilomètres au nord de Bangui, pour remonter le moral des troupes qui combattent alors au front. Des journalistes ont été invités à couvrir le déplacement. Devant eux, le lieutenant-colonel Wallo, à la tête du BIT6, en charge de l’opération sur ce front, avertit le Premier ministre qu’il ne peut pas le laisser approcher de sa résidence, car « la zone est minée ». Un peu plus tard ce même jour, alors que les forces se mettent en rang à la limite de la zone sous leur contrôle pour recevoir une récompense de la part du Premier ministre, une explosion est entendue. Rire général dans les rangs. « La zone est minée », répètent-ils. Lire la suite surhttps://www.rfi.fr/fr/afrique/20210503-en-centrafrique-des-victimes-des-exactions-russes-brisent-la-loi-du-silence
La Redaction



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