Invité du podcast «Afropod» de la chaîne YouTube Afrofeeling, le Général Mamadou Guèye Faye a livré un témoignage rare sur plusieurs décennies passées au sommet de l’État sénégalais. Entre anecdotes inédites sur le palais de la République, confidences sur ses rapports avec les présidents Abdoulaye Wade et Macky Sall, et avertissements sur l’évolution de la sécurité intérieure du pays, l’ancien Haut-commandant de la Gendarmerie nationale a offert une plongée saisissante dans les coulisses du pouvoir.
Pendant près de deux heures d’entretien, le Général Mamadou Guèye Faye est revenu sur un parcours qui l’a conduit des bancs de l’école militaire de Saint-Louis aux plus hautes responsabilités de l’État. Gouverneur militaire du palais de la République sous Abdoulaye Wade, directeur de la Justice militaire, représentant des Nations-Unies au Congo puis ambassadeur en Corée du Sud, l’ancien officier supérieur a surtout raconté ce que peu d’hommes d’État racontent publiquement : les tensions, les pressions et les réalités psychologiques du pouvoir.
L’une des séquences les plus marquantes de l’entretien concerne justement son passage au Palais présidentiel entre 2003 et 2008. Chargé de la sécurité du chef de l’État, de sa famille et des résidences présidentielles, en tant que Gouverneur du Palais, il décrit un univers de vigilance permanente où chaque détail peut devenir une affaire d’État. «Le Président pouvait m’appeler à 2 heures du matin pour me demander de venir immédiatement», raconte-t-il, évoquant des nuits passées à inspecter les dispositifs de sécurité du Palais ou à gérer des situations imprévues liées à la famille présidentielle. Le général révèle notamment plusieurs anecdotes inédites sur Abdoulaye Wade, qu’il décrit comme «un homme profondément amoureux du Sénégal», généreux et obsédé par l’action politique. Selon lui, l’ancien Président distribuait énormément d’argent à ses militants et se mettait surtout en colère lorsqu’il n’en avait plus à donner.
Le ‘’divorce’’
Mais, derrière cette image d’homme accessible, se cachait également un dirigeant impulsif. Mamadou Guèye Faye raconte ainsi, pour la première fois publiquement, l’incident qui a conduit à son départ brutal du Palais en 2008. Tout serait parti d’un déplacement présidentiel dans la zone de Keur Massar et Tivaouane Peulh, en pleine période d’hivernage. Craignant les difficultés d’accès et les risques sécuritaires, le gouverneur militaire avait recommandé au Président Wade d’utiliser des véhicules tout-terrain. Une partie de l’itinéraire fut finalement fortement perturbée après le blocage prolongé de la circulation, provoquant la colère des usagers en plein vendredi de prière.
«Un jour le Président Wade m’a appelé pour me dire qu’il était resté longtemps sans sortir et qu’il voulait tester un peu sa popularité. Donc il m'appelle le jeudi pour me dire : ‘’demain il faut qu'on aille à Tivaouane Peulh’’. Je dis : ‘’mais Monsieur le Président, on est en plein hivernage, et à Tivaouane Peulh il y a beaucoup d'eau’’. Il me dit : ‘’oui, il faut qu'on y aille parce que j'ai déjà promis au promoteur d'y aller pour inaugurer sa cité’’. J'ai dit : ‘’mais ce n'est pas le moment’’. Il me dit : ‘’non, il faut qu'on y aille. Donc on a eu que l'après-midi du jeudi pour aller sur place. On est parti, on a fait les constats, il fallait dans la nuit boucher les trous d'eau sur la route, et cetera. On a tout fait dans la nuit, on a monté une tribune dans la nuit. Et je me rappelle, je lui dis : ‘’Monsieur le Président, vous partez avec les 8x8. Et il me dit non, ça je n'aime pas ça parce que les gens ne me voient pas’’. Je dis : ‘’bon d'accord, dans ce cas, vous prenez la Mercedes, mais allez au niveau de votre verger à Keur Massar, on gare la Mercedes, vous prenez la 8x8 pour affronter la portion qui reste parce qu'il y a de l'eau’’. Il me dit : ‘’bon d'accord’’ », dit-il.
Et de poursuivre dans ses confidences : «À Keur Massar, dès qu'on fait quelques mètres, il dit au chauffeur d’entrer dans le verger. Il arrive au verger. Dans le verger il reste longtemps à causer avec ses employés. Quand on sort du champ, on trouve des jeunes avec un vieillard qu'ils portaient comme ça, ils disaient que c'était l’un de ses premiers militants. On s'arrête, il entre dans la maison du vieux, il prend de photos, aussi pendant tout ça, la route nationale est bloquée. Et c'était un vendredi, il était presque à 13h, les gens allaient à la mosquée. Dès qu'on est arrivé au croisement de Bountou Pikine, on a trouvé plein de monde sur nos routes. C'est les passagers qui étaient descendus des cars et bus et qui s'étaient mis le long de la route et qui criaient. Donc lui, à un moment donné, il a ouvert la vitre de la voiture parce qu'il pensait peut-être que les gens l’acclamaient comme d'habitude. Mais en fait, ils le huaient parce qu'ils étaient énervés. Il faisait chaud, il devait aller à la mosquée, ils ont attendu longtemps. Donc il referme la vitre, puis on continue.»
À son retour au Palais, Abdoulaye Wade le tient directement pour responsable. Quelques heures plus tard, le Président demandait son remplacement immédiat. «On arrive au palais, il n'attend même pas qu'on ouvre la portière de la voiture. C'est lui-même qui ouvre, qui saute et qui vient vers ma voiture et me lance : ‘’on m’a dit que c'est vous qui avez fait bloquer la circulation ?’’ J’ai dit : ‘’ce n'est pas moi, c'est vous. Donc le soir même, dès qu'il est rentré dans son bureau, il a appelé au commandement de la gendarmerie de l'époque pour lui dire : ‘’j'en veux plus de celui-là. Remplacez-le’’», explique encore l’ancien patron de la gendarmerie nationale.
Le retour par la grande porte
Malgré cette éviction, Mamadou Guèye Faye assure ne nourrir aucune rancœur envers Abdoulaye Wade. Au contraire, il insiste sur la richesse humaine des échanges qu’il a eus avec lui, évoquant des discussions privées où l’ancien chef de l’État lui racontait sa jeunesse en France, ses ambitions pour le Sénégal ou encore ses rêves de modernisation du pays. Le général revient également longuement sur sa relation avec Macky Sall, qu’il dit avoir véritablement connu lorsque ce dernier était Premier ministre. Les deux hommes travaillaient alors quotidiennement sur les questions liées au fonctionnement et à la sécurité du Palais. Leurs bureaux, explique-t-il, étaient presque voisins, ce qui aurait favorisé une proximité professionnelle durable. C’est d’ailleurs Macky Sall qui, après son accession au pouvoir, ira le chercher au Congo où il travaillait pour les Nations-Unies afin de lui proposer de revenir au Sénégal pour prendre le commandement de la Gendarmerie nationale. «Il m’a demandé : “mais qu’est-ce que tu fais là ?” Je lui ai répondu que j’étais toujours gendarme, en détachement aux Nations-Unies. C’est là qu’il m’a demandé de rentrer pour prendre la tête de la Gendarmerie», révèle-t-il.
Au-delà des confidences politiques, l’ancien Haut-commandant de la Gendarmerie a également livré une analyse préoccupante de la situation sécuritaire du Sénégal. S’il estime que le pays demeure globalement stable et capable de faire face aux menaces, il alerte toutefois sur plusieurs facteurs qu’il juge inquiétants : la progression de la violence sociale, la perte des valeurs de respect, la montée de l’indiscipline et surtout les risques liés à l’instabilité du Sahel.
Pendant près de deux heures d’entretien, le Général Mamadou Guèye Faye est revenu sur un parcours qui l’a conduit des bancs de l’école militaire de Saint-Louis aux plus hautes responsabilités de l’État. Gouverneur militaire du palais de la République sous Abdoulaye Wade, directeur de la Justice militaire, représentant des Nations-Unies au Congo puis ambassadeur en Corée du Sud, l’ancien officier supérieur a surtout raconté ce que peu d’hommes d’État racontent publiquement : les tensions, les pressions et les réalités psychologiques du pouvoir.
L’une des séquences les plus marquantes de l’entretien concerne justement son passage au Palais présidentiel entre 2003 et 2008. Chargé de la sécurité du chef de l’État, de sa famille et des résidences présidentielles, en tant que Gouverneur du Palais, il décrit un univers de vigilance permanente où chaque détail peut devenir une affaire d’État. «Le Président pouvait m’appeler à 2 heures du matin pour me demander de venir immédiatement», raconte-t-il, évoquant des nuits passées à inspecter les dispositifs de sécurité du Palais ou à gérer des situations imprévues liées à la famille présidentielle. Le général révèle notamment plusieurs anecdotes inédites sur Abdoulaye Wade, qu’il décrit comme «un homme profondément amoureux du Sénégal», généreux et obsédé par l’action politique. Selon lui, l’ancien Président distribuait énormément d’argent à ses militants et se mettait surtout en colère lorsqu’il n’en avait plus à donner.
Le ‘’divorce’’
Mais, derrière cette image d’homme accessible, se cachait également un dirigeant impulsif. Mamadou Guèye Faye raconte ainsi, pour la première fois publiquement, l’incident qui a conduit à son départ brutal du Palais en 2008. Tout serait parti d’un déplacement présidentiel dans la zone de Keur Massar et Tivaouane Peulh, en pleine période d’hivernage. Craignant les difficultés d’accès et les risques sécuritaires, le gouverneur militaire avait recommandé au Président Wade d’utiliser des véhicules tout-terrain. Une partie de l’itinéraire fut finalement fortement perturbée après le blocage prolongé de la circulation, provoquant la colère des usagers en plein vendredi de prière.
«Un jour le Président Wade m’a appelé pour me dire qu’il était resté longtemps sans sortir et qu’il voulait tester un peu sa popularité. Donc il m'appelle le jeudi pour me dire : ‘’demain il faut qu'on aille à Tivaouane Peulh’’. Je dis : ‘’mais Monsieur le Président, on est en plein hivernage, et à Tivaouane Peulh il y a beaucoup d'eau’’. Il me dit : ‘’oui, il faut qu'on y aille parce que j'ai déjà promis au promoteur d'y aller pour inaugurer sa cité’’. J'ai dit : ‘’mais ce n'est pas le moment’’. Il me dit : ‘’non, il faut qu'on y aille. Donc on a eu que l'après-midi du jeudi pour aller sur place. On est parti, on a fait les constats, il fallait dans la nuit boucher les trous d'eau sur la route, et cetera. On a tout fait dans la nuit, on a monté une tribune dans la nuit. Et je me rappelle, je lui dis : ‘’Monsieur le Président, vous partez avec les 8x8. Et il me dit non, ça je n'aime pas ça parce que les gens ne me voient pas’’. Je dis : ‘’bon d'accord, dans ce cas, vous prenez la Mercedes, mais allez au niveau de votre verger à Keur Massar, on gare la Mercedes, vous prenez la 8x8 pour affronter la portion qui reste parce qu'il y a de l'eau’’. Il me dit : ‘’bon d'accord’’ », dit-il.
Et de poursuivre dans ses confidences : «À Keur Massar, dès qu'on fait quelques mètres, il dit au chauffeur d’entrer dans le verger. Il arrive au verger. Dans le verger il reste longtemps à causer avec ses employés. Quand on sort du champ, on trouve des jeunes avec un vieillard qu'ils portaient comme ça, ils disaient que c'était l’un de ses premiers militants. On s'arrête, il entre dans la maison du vieux, il prend de photos, aussi pendant tout ça, la route nationale est bloquée. Et c'était un vendredi, il était presque à 13h, les gens allaient à la mosquée. Dès qu'on est arrivé au croisement de Bountou Pikine, on a trouvé plein de monde sur nos routes. C'est les passagers qui étaient descendus des cars et bus et qui s'étaient mis le long de la route et qui criaient. Donc lui, à un moment donné, il a ouvert la vitre de la voiture parce qu'il pensait peut-être que les gens l’acclamaient comme d'habitude. Mais en fait, ils le huaient parce qu'ils étaient énervés. Il faisait chaud, il devait aller à la mosquée, ils ont attendu longtemps. Donc il referme la vitre, puis on continue.»
À son retour au Palais, Abdoulaye Wade le tient directement pour responsable. Quelques heures plus tard, le Président demandait son remplacement immédiat. «On arrive au palais, il n'attend même pas qu'on ouvre la portière de la voiture. C'est lui-même qui ouvre, qui saute et qui vient vers ma voiture et me lance : ‘’on m’a dit que c'est vous qui avez fait bloquer la circulation ?’’ J’ai dit : ‘’ce n'est pas moi, c'est vous. Donc le soir même, dès qu'il est rentré dans son bureau, il a appelé au commandement de la gendarmerie de l'époque pour lui dire : ‘’j'en veux plus de celui-là. Remplacez-le’’», explique encore l’ancien patron de la gendarmerie nationale.
Le retour par la grande porte
Malgré cette éviction, Mamadou Guèye Faye assure ne nourrir aucune rancœur envers Abdoulaye Wade. Au contraire, il insiste sur la richesse humaine des échanges qu’il a eus avec lui, évoquant des discussions privées où l’ancien chef de l’État lui racontait sa jeunesse en France, ses ambitions pour le Sénégal ou encore ses rêves de modernisation du pays. Le général revient également longuement sur sa relation avec Macky Sall, qu’il dit avoir véritablement connu lorsque ce dernier était Premier ministre. Les deux hommes travaillaient alors quotidiennement sur les questions liées au fonctionnement et à la sécurité du Palais. Leurs bureaux, explique-t-il, étaient presque voisins, ce qui aurait favorisé une proximité professionnelle durable. C’est d’ailleurs Macky Sall qui, après son accession au pouvoir, ira le chercher au Congo où il travaillait pour les Nations-Unies afin de lui proposer de revenir au Sénégal pour prendre le commandement de la Gendarmerie nationale. «Il m’a demandé : “mais qu’est-ce que tu fais là ?” Je lui ai répondu que j’étais toujours gendarme, en détachement aux Nations-Unies. C’est là qu’il m’a demandé de rentrer pour prendre la tête de la Gendarmerie», révèle-t-il.
Au-delà des confidences politiques, l’ancien Haut-commandant de la Gendarmerie a également livré une analyse préoccupante de la situation sécuritaire du Sénégal. S’il estime que le pays demeure globalement stable et capable de faire face aux menaces, il alerte toutefois sur plusieurs facteurs qu’il juge inquiétants : la progression de la violence sociale, la perte des valeurs de respect, la montée de l’indiscipline et surtout les risques liés à l’instabilité du Sahel.