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Souveraineté économique : dépasser le débat sur la seule propriété (Par Oumar Remy TOURÉ, DG de l'APROSI)

Mardi 14 Juillet 2026

La souveraineté économique ne se mesure pas au nombre d'entreprises détenues par l'État. Elle se mesure, avant tout, à la capacité d'une nation à créer de la richesse, des emplois, des technologies et de la valeur ajoutée sur son propre territoire. C'est à l'aune de ce critère qu'il convient d'aborder le débat, aujourd'hui vif, sur les Industries Chimiques du Sénégal (ICS).

Ce débat est légitime. Il touche à des enjeux fondamentaux : la maîtrise de nos ressources naturelles, la justice dans la répartition de la valeur créée, la crédibilité de l'État face à des partenaires internationaux. Mais il mérite d'être traité avec la lucidité et la rigueur que commande un dossier de cette importance, et non avec les raccourcis qui prolifèrent depuis quelques semaines sur les réseaux sociaux.

Remettre les faits à leur juste place

Contrairement à ce qu'affirment certains relais, l'État du Sénégal n'a jamais détenu 100% du capital d'ICS et ne pouvait donc, par définition, y « renoncer ». Il dispose aujourd'hui de 15% des parts. Une option de montée à 30% est prévue dans le contrat initial liant l'État à l'entreprise, et le gouvernement s'apprête à l'exercer. Il ne s'agit donc pas d'un renoncement à une souveraineté plus large, mais de l'exercice d'un droit contractuel déjà négocié — dans un contexte où l'État n'a pas, à ce stade, la capacité financière de racheter l'intégralité des parts sans fragiliser ses équilibres budgétaires ou reporter d'autres priorités nationales.

Cette précision n'est pas un détail technique : elle change la nature même du débat. On ne discute pas ici d'un abandon de souveraineté, mais du rythme et des modalités de son renforcement.

Ce qu'enseigne l'expérience internationale

L'histoire économique récente offre des repères utiles. La Norvège, souvent citée en exemple de souveraineté économique réussie, n'a pas construit son modèle sur une nationalisation systématique de ses secteurs stratégiques, mais sur une participation forte de l'État, une gouvernance exigeante et des partenariats structurés avec des acteurs privés internationaux.

Le Maroc, à travers le groupe OCP, a bâti l'un des leaders mondiaux du phosphate non pas en excluant les capitaux étrangers, mais en combinant investissements massifs, transformation locale et ouverture maîtrisée aux marchés internationaux. Les Émirats arabes unis ont suivi une trajectoire comparable, s'appuyant sur des capitaux et des transferts de technologie étrangers pour construire leurs champions nationaux, sans jamais perdre de vue leurs intérêts stratégiques. Même la Chine, économie pourtant fortement étatisée, a bâti sa puissance industrielle sur une combinaison de contrôle stratégique public et d'ouverture aux investissements et technologies étrangères.


Ce que montrent ces trajectoires, c'est que la véritable question n'est pas uniquement celle de la propriété du capital. Elle est celle de la maîtrise stratégique, de la performance économique et de la capacité à créer durablement de la valeur sur le territoire national.

Le coût réel d'une nationalisation intégrale

Nationaliser intégralement une entreprise stratégique suppose de mobiliser seul des ressources financières considérables, d'assumer seul les risques industriels et commerciaux, et de garantir, sur la durée, les investissements nécessaires à sa modernisation. Dans le cas d'ICS, ces risques ne sont pas théoriques : ils portent sur un secteur capitalistique, exposé à la volatilité des marchés internationaux du phosphate et des engrais, et nécessitant des investissements technologiques constants.

L'enjeu n'est donc pas seulement de posséder. Il est de maîtriser, d'influencer la gouvernance, et de tirer le meilleur profit possible de nos ressources nationales. Lorsque l'État renforce sa présence au capital d'une entreprise stratégique, obtient des garanties de gouvernance solides, protège l'emploi, sécurise les investissements et veille à ce que davantage de valeur soit créée localement — à travers la transformation, par exemple, plutôt que la seule exportation de matière première —, il exerce pleinement sa souveraineté économique, sans nécessairement en détenir la totalité du capital.

Un souverainisme de trajectoire, non de posture

Rien, dans cette approche, ne referme la porte à un renforcement ultérieur de la position de l'État. Le souverainisme économique n'est pas figé dans une seule modalité : c'est une trajectoire qui s'ajuste aux capacités réelles du pays, à mesure que celles-ci se consolident. Rien n'empêche l'État de porter sa participation au-delà de 30% dans les années à venir, dès lors que les moyens financiers et les garanties de gouvernance le permettront.

Le patriotisme économique du XXIe siècle n'oppose pas systématiquement secteur public et secteur privé. Il construit des partenariats équilibrés, exigeants, au service de l'intérêt national. Le Sénégal a besoin d'une économie forte, attractive et compétitive, capable de mobiliser toutes les énergies — publiques et privées, nationales et internationales — pour accélérer sa marche vers la Vision Sénégal 2050.

Le débat public gagne toujours à s'appuyer sur les faits, les chiffres et l'intérêt supérieur de la Nation, plutôt que sur l'émotion ou le raccourci. La souveraineté économique n'est pas l'isolement. C'est la capacité d'un État à défendre efficacement ses intérêts dans une économie mondiale interconnectée — avec lucidité, méthode, et sur la durée.

Oumar Remy TOURÉ,
Directeur Général,
APROSI

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