Sahel : Le Niger au cœur d'un jeu de dupes entre Haftar, l'Algérie et Moscou

Mardi 3 Novembre 2026

Par Erick Salemon Bassène


La signature d'un protocole de coopération stratégique à Benghazi entre Niamey et le général Saddam Haftar redessine la carte des alliances au Sahel. Entre le déploiement militaire de l'Algérie à ses frontières, le parrainage discret de la Russie et la traque des groupes armés, le Niger joue une carte diplomatique aussi audacieuse que risquée.


Le 1er novembre 2026, une délégation nigérienne de haut rang menée par le Premier ministre Ali Mahamane Lamine Zeine a paraphé un « protocole de coopération stratégique » à Benghazi avec le général Saddam Haftar, homme fort de l'Est libyen.

Une signature stratégique aux portes du désert
Officiellement, cet accord vise à sanctuariser la frontière commune et à coordonner la lutte contre le terrorisme et les trafics transfrontaliers. Pour Niamey, l'atout principal réside dans la sécurisation d'une zone grise échappant historiquement au contrôle des États. En s'alliant temporairement avec le clan Haftar, le Niger s'assure un verrou de sécurité face aux infiltrations et s'offre un levier de négociation régional face à ses voisins.

L'étau se resserre : Quel refuge pour les groupes djihadistes ?
Pour les groupes affiliés à Al-Qaïda (JNIM) et à l'État islamique (EIGS), cet accord bilatéral représente un impact négatif majeur. En officialisant leur coopération, l'armée nigérienne et les forces de l'Est libyen ferment une soupape de sécurité essentielle. Traqués et privés de leurs sanctuaires libyens, les insurgés sont contraints de réévaluer leurs routes logistiques.

Deux options de repli se dessinent, chacune comportant ses propres dynamiques :
• Le Tchad : Le nord et l'ouest du pays, marqués par des zones désertiques difficiles d'accès et une instabilité chronique aux frontières libyennes et soudanaises, pourraient servir de refuge immédiat. Toutefois, ils s'y heurteront à une armée tchadienne aguerrie et habituée aux combats asymétriques dans le Sahel.
• La Mauritanie : Située plus à l'ouest, elle apparaît comme une zone de repli politique ou de transit plus discret. Bien que Nouakchott ait réussi à sanctuariser son territoire national depuis plusieurs années grâce à une stratégie sécuritaire et religieuse stricte, la porosité de la frontière Malo-mauritanienne reste une vulnérabilité que les groupes mobiles pourraient tenter d'exploiter pour fuir la pression du bloc central sahélien.

L'ombre d'Alger et le télescopage des agendas militaires
Cette lune de miel entre Niamey et Benghazi intervient dans un climat de vive tension avec l'Algérie. Quelques jours plus tôt, des militaires algériens se déployaient dans le nord du Niger, officiellement pour sécuriser les sites pétroliers stratégiques de la compagnie nationale Sonatrach à Kafra. Alger, qui soutient le gouvernement rival de Tripoli face au clan Haftar, voit d'un très mauvais œil cette incursion de l'Est libyen à sa frontière sud. L'inconvénient majeur pour le Niger est le risque d'un embrasement par procuration sur son propre sol, les patrouilles de pick-up de Haftar ayant immédiatement convergé vers la zone frontalière en guise de démonstration de force face aux Algériens.

Le chef d'orchestre russe : Un pont entre des rivaux
Au centre de ce ballet diplomatique et militaire se trouve Moscou. La Russie réalise le tour de force d'être à la fois le partenaire militaire privilégié de la junte nigérienne, le parrain des forces de Haftar en Libye via l'Africa Corps, et un partenaire historique de l'Algérie. C'est l'influence du Kremlin qui facilite aujourd'hui ce rapprochement paradoxal entre le Niger et la Libye de l'Est, tout en maintenant les canaux de communication ouverts avec Alger. L'objectif de la Russie est clair : consolider son architecture de sécurité pan-sahélienne en resserrant les mailles du filet contre l'insécurité, tout en veillant à ce que la rivalité algéro-libyenne ne vienne pas déstabiliser ses nouveaux alliés de l'Alliance des États du Sahel (AES).
REPÈRES HISTORIQUES : LES RELATIONS MOUVANTES ENTRE LE NIGER ET LA LIBYE

Les relations entre Niamey et la Libye ont toujours oscillé entre interdépendance et tensions sécuritaires majeures.


• L'ère Mouammar Kadhafi : Pendant des décennies, le guide libyen a exercé une influence considérable sur le Niger, jouant alternativement le rôle de médiateur et de déstabilisateur lors des rébellions touarègues. Tripoli finançait des infrastructures au Niger tout en intégrant des milliers de Nigériens dans sa Légion vert militaire.
• Le traumatisme de 2011 : La chute du régime de Kadhafi a transformé le sud libyen en une zone de non-droit. Le Niger a subi de plein fouet le contrecoup de cette crise avec le retour massif d'ex-combattants lourdement armés et l'ouverture d'un corridor majeur pour la contrebande et le terrorisme.


• Le pragmatisme actuel : En s'alliant aujourd'hui avec Saddam Haftar à l'Est plutôt qu'avec Tripoli à l'Ouest, la junte nigérienne renoue avec la Realpolitik géographique. Le Fezzan (sud libyen), frontalier du Niger, est historiquement lié à l'espace nigérien. Contrôler cet espace avec l'autorité militaire qui y est réellement implantée est devenu une nécessité existentielle pour Niamey.


INFOGRAPHIE TEXTUELLE : LES FORCES EN PRÉSENCE AU SAHEL CENTRAL
• FORCES DE L'EST LIBYEN (Armée Nationale Libyenne - Clan Haftar)
-Commandant : Général Saddam Haftar
-Zone d'action : Cyrénaïque, Fezzan (Sud-Libye) et frontière nigérienne
- Équipement & Rôle : Colonnes de pickups armés, surveillance des frontières, contre-terrorisme. Alliés de Moscou.

•ARMÉE ALGÉRIENNE (ANP - Armée Nationale Populaire)
-Zone d'action actuelle : Déploiement ciblé dans le nord du Niger (Kafra)
-Objectif : Protection des investissements pétroliers de la Sonatrach et sécurisation stricte de sa frontière sud. Opposée à l'influence politique de Haftar.
•AFRICA CORPS (Ex-Groupe Wagner / Présence Russe)
-Rôle : Coordinateur de l'ombre et instructeurs militaires
-Positionnement : Déployés au Niger aux côtés des forces armées nigériennes (FAN) et partenaires stratégiques de Haftar en Libye. Assurent l'équilibre entre les factions rivales.
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