Après plusieurs appels restés sans réponse, les associations des « Maris abandonnés » et des « Maris battus » ont finalement accepté de parler. Dans la discrétion de leurs réunions, des hommes racontent les humiliations, les coups, les abandons et les blessures qu’ils disent subir au sein de leur couple. Une réalité encore largement tue.
Un samedi matin, à Guédiawaye. Dans une salle de classe aux murs défraîchis, quelques hommes prennent place sur des tables-bancs en bois et en métal, usés par les années. L’endroit n’a rien d’un cabinet de consultation. Pourtant, c’est ici que l’Association des « Maris abandonnés » se réunit chaque mois.
Ils sont banquiers, mécaniciens, enseignants, policiers, entrepreneurs ou commerçants. Des hommes ordinaires, réunis autour d’expériences qu’ils ont longtemps gardées pour eux. Ici, pas de grands discours. Chacun attend son tour. Certains parlent les yeux baissés. D’autres plaisantent pour alléger l’atmosphère. Mais derrière les sourires, les récits sont lourds.
Moussa Ndiaye, président de l’Association, et plusieurs membres ont accepté de raconter ce qu’ils vivent. Pour lui, le phénomène est loin d’être exceptionnel. « Des hommes maltraités, humiliés et abandonnés par leur épouse, ça existe bien dans les foyers sénégalais et ce n’est pas inhabituel. C’est juste une violence qui passe sous le tapis parce qu’on en parle moins », explique-t-il, déplorant le silence qui entoure les souffrances masculines.
Obtenir ces témoignages n’a pourtant pas été simple. Parler de violences conjugales est déjà difficile. Les raconter lorsqu’on est un homme l’est davantage encore. La peur du jugement, de la moquerie ou de l’étiquette de « faible » ferme souvent la porte à la confidence. Mais ce matin-là, au fil des échanges, les langues se délient.
« Fais comme les vrais hommes »
Talla, enseignant, se souvient d’abord des apparences. En public, sa femme se montre respectueuse. En privé, dit-il, le quotidien est tout autre.« Longtemps, le problème est resté les apparences que ma femme essayait de sauver en public. Elle ne prononce des phrases respectueuses que devant la famille ou lors des cérémonies. En privé, je subissais ses colères et ses frustrations sans raison. Elle n’hésitait pas à me rabaisser et à m’humilier pour peu. Parce que tel a fait ça, tel autre a acheté ceci. Et toi, toujours là, à ouvrir de gros yeux. “Amal Jom”, fais comme les vrais hommes et fais mourir d’envie les autres en me couvrant de cadeaux. »
Il dit avoir tenté d’expliquer que son salaire ne lui permettait pas de suivre ce rythme de dépenses. « Je lui ai beau expliquer que mon salaire ne permettait pas ces extras, rien n’y fait », raconte-t-il, visiblement épuisé par des années de tensions.
Dans cette salle où les hommes se succèdent pour parler, les témoignages se ressemblent parfois. Insultes, dénigrements, cris, humiliations publiques, coups, refus de relations sexuelles ou encore éloignement des enfants : les violences prennent des formes multiples.
La réunion devient alors un espace de parole, mais aussi de soulagement. Chacun écoute l’autre. Un silence s’installe parfois après un récit particulièrement difficile. Puis quelqu’un acquiesce. Un autre raconte sa propre expérience.
« Je quittais la maison après la prière du Fadjr »
Un cinquantenaire au gabarit imposant, les yeux dissimulés derrière de grosses lunettes de soleil, prend à son tour la parole. C’est la première fois, dit-il, qu’il raconte son histoire en dehors de son cercle militant. Son récit est celui d’un homme qui affirme avoir vu progressivement son couple se défaire. « Après la naissance de notre deuxième enfant, j’ai encouragé K. à reprendre ses études que j’ai payées. Une fois son CDI en poche, elle m’adressait à peine la parole et ne dormait plus dans notre chambre. Et quand je suis tombé malade, à l’indifférence se sont ajoutés des propos blessants et des menaces. Sa voix se fait plus basse et il ajoute : « Pour éviter cette humiliation permanente, je quittais la maison après la prière du Fadjr pour errer, le temps que ma journée de travail commence. »
Puis vient le moment où il semble encore avoir du mal à raconter. « En rentrant, un soir, j’ai trouvé l’appartement vide. Elle était partie sans m’avertir avec les enfants que je ne vois plus. » Il baisse la tête. Un silence s’installe dans la salle.
Des insultes aux coups
Pour Abdou, entrepreneur dans le bâtiment, les difficultés ont commencé lorsque ses activités ont ralenti. « Mon épouse est devenue agressive depuis que mes activités ont ralenti, à la suite d’une baisse importante des commandes à cause de la conjoncture. Elle discrédite tout ce que je fais, même en public. Elle m’a traité de “gor bou yom” devant ma sœur et m’a agressé physiquement avec une spatule en bois devant mes enfants », raconte-t-il.
Chez Thierno, vendeur de thé et de « wass » au marché central, le récit prend une autre tournure. Marié depuis seulement huit mois, il affirme être confronté à des exigences financières liées à la dot et à la consommation du mariage.
Avec son humour contagieux, il raconte :« Cela fait huit mois que je me suis marié, mais ma dulcinée exige que je paie d’abord la totalité de la dot avant de consommer notre mariage. Elle n’hésite pas à me traiter de “gnaka jom”. J’en ai parlé à sa mère et à son oncle, en vain. »
À côté de lui, un jeune homme assis sur l’une des tables-bancs renchérit. Il raconte que son épouse refusait les relations sexuelles lorsqu’il ne parvenait pas à payer à temps ses cotisations de tontine. « Elle participait à une dizaine de tontines et je n’arrivais pas à suivre le rythme. C’était sa façon de me torturer mentalement », affirme-t-il.
Ces récits, différents dans leur nature, dessinent une même réalité : celle d’hommes qui disent se sentir humiliés, dévalorisés ou enfermés dans des situations conjugales qu’ils ne savent pas toujours comment quitter.
Quand la pression économique fragilise le couple
Pour le sociologue Mamadou Wone Mao, les difficultés économiques peuvent contribuer à fragiliser l’équilibre familial, sans pour autant constituer une explication unique aux violences conjugales. « Lorsque le chef de ménage perd son emploi, voit ses revenus diminuer ou n’est plus en mesure d’assumer ce rôle, cela fragilise l’équilibre familial et peut favoriser des conflits, parfois des violences », explique-t-il.
Cependant, le sociologue invite à ne pas réduire les violences conjugales aux seules questions économiques ou culturelles. « D’autres dimensions, notamment affectives et sexuelles, peuvent également entrer en jeu. Les frustrations, les conflits liés à la jalousie, aux infidélités ou à l’insatisfaction au sein du couple peuvent alimenter des situations de violence », poursuit-il.
Le silence des hommes victimes de violences
Et pourquoi ces hommes parlent-ils si peu ? Dans la salle de Guédiawaye, la réponse revient sous différentes formes : la honte, la peur du regard des autres et la crainte d’être considéré comme « yambar », faible.
Modou, nom d’emprunt, membre de l’Association des « Maris battus », estime que les normes sociales qui entourent la masculinité contribuent à maintenir ces victimes dans le silence. « La stigmatisation reste encore trop forte pour dénoncer ça. On se pense comme le “sexe fort”, incarnation de la force et de l’autorité, donc invincible. Et des injonctions comme “goor fit, goor deugueur, goor du bari wax” n’arrangent pas les choses. Donc, on préfère souffrir dans son coin plutôt que de se confier et d’essuyer des moqueries et du mépris », témoigne-t-il.
Le sociologue Mamadou Wone rejoint cette analyse. Selon lui, « la peur du regard social, le souci de préserver la famille ou encore la crainte de ne pas être soutenu » peuvent pousser certaines victimes à garder le silence.
Un silence renforcé, selon Me Alioune Camara, greffier au Tribunal de Grande Instance de Dakar, par la volonté de préserver le couple et la famille. « La recherche du compromis et la préservation de l’unité familiale occupent une place prépondérante. Ce qui peut amener certaines personnes à renoncer à engager des poursuites contre leur conjoint. Il y a également la pression exercée par l’entourage, le poids du regard social ainsi que les considérations religieuses et culturelles qui constituent également des obstacles majeurs », explique-t-il.
Pour Me Camara, ces pressions sont souvent exercées pour éviter le divorce ou la séparation. « Au-delà de la rupture du lien conjugal, celles-ci visent également à préserver les relations familiales qui risqueraient d’être durablement affectées », ajoute-t-il.
Dans la salle de classe de Guédiawaye, les hommes continuent d’échanger. Les récits se croisent, les silences aussi. Ici, la parole semble avoir trouvé un refuge. Ils ne demandent pas que leurs histoires effacent celles des femmes victimes de violences. Ils veulent simplement que les leurs puissent, elles aussi, être entendues. Car derrière les injonctions à être fort, à ne pas pleurer et à « garder la tête haute », certains hommes portent en silence des blessures bien réelles.
Un samedi matin, à Guédiawaye. Dans une salle de classe aux murs défraîchis, quelques hommes prennent place sur des tables-bancs en bois et en métal, usés par les années. L’endroit n’a rien d’un cabinet de consultation. Pourtant, c’est ici que l’Association des « Maris abandonnés » se réunit chaque mois.
Ils sont banquiers, mécaniciens, enseignants, policiers, entrepreneurs ou commerçants. Des hommes ordinaires, réunis autour d’expériences qu’ils ont longtemps gardées pour eux. Ici, pas de grands discours. Chacun attend son tour. Certains parlent les yeux baissés. D’autres plaisantent pour alléger l’atmosphère. Mais derrière les sourires, les récits sont lourds.
Moussa Ndiaye, président de l’Association, et plusieurs membres ont accepté de raconter ce qu’ils vivent. Pour lui, le phénomène est loin d’être exceptionnel. « Des hommes maltraités, humiliés et abandonnés par leur épouse, ça existe bien dans les foyers sénégalais et ce n’est pas inhabituel. C’est juste une violence qui passe sous le tapis parce qu’on en parle moins », explique-t-il, déplorant le silence qui entoure les souffrances masculines.
Obtenir ces témoignages n’a pourtant pas été simple. Parler de violences conjugales est déjà difficile. Les raconter lorsqu’on est un homme l’est davantage encore. La peur du jugement, de la moquerie ou de l’étiquette de « faible » ferme souvent la porte à la confidence. Mais ce matin-là, au fil des échanges, les langues se délient.
« Fais comme les vrais hommes »
Talla, enseignant, se souvient d’abord des apparences. En public, sa femme se montre respectueuse. En privé, dit-il, le quotidien est tout autre.« Longtemps, le problème est resté les apparences que ma femme essayait de sauver en public. Elle ne prononce des phrases respectueuses que devant la famille ou lors des cérémonies. En privé, je subissais ses colères et ses frustrations sans raison. Elle n’hésitait pas à me rabaisser et à m’humilier pour peu. Parce que tel a fait ça, tel autre a acheté ceci. Et toi, toujours là, à ouvrir de gros yeux. “Amal Jom”, fais comme les vrais hommes et fais mourir d’envie les autres en me couvrant de cadeaux. »
Il dit avoir tenté d’expliquer que son salaire ne lui permettait pas de suivre ce rythme de dépenses. « Je lui ai beau expliquer que mon salaire ne permettait pas ces extras, rien n’y fait », raconte-t-il, visiblement épuisé par des années de tensions.
Dans cette salle où les hommes se succèdent pour parler, les témoignages se ressemblent parfois. Insultes, dénigrements, cris, humiliations publiques, coups, refus de relations sexuelles ou encore éloignement des enfants : les violences prennent des formes multiples.
La réunion devient alors un espace de parole, mais aussi de soulagement. Chacun écoute l’autre. Un silence s’installe parfois après un récit particulièrement difficile. Puis quelqu’un acquiesce. Un autre raconte sa propre expérience.
« Je quittais la maison après la prière du Fadjr »
Un cinquantenaire au gabarit imposant, les yeux dissimulés derrière de grosses lunettes de soleil, prend à son tour la parole. C’est la première fois, dit-il, qu’il raconte son histoire en dehors de son cercle militant. Son récit est celui d’un homme qui affirme avoir vu progressivement son couple se défaire. « Après la naissance de notre deuxième enfant, j’ai encouragé K. à reprendre ses études que j’ai payées. Une fois son CDI en poche, elle m’adressait à peine la parole et ne dormait plus dans notre chambre. Et quand je suis tombé malade, à l’indifférence se sont ajoutés des propos blessants et des menaces. Sa voix se fait plus basse et il ajoute : « Pour éviter cette humiliation permanente, je quittais la maison après la prière du Fadjr pour errer, le temps que ma journée de travail commence. »
Puis vient le moment où il semble encore avoir du mal à raconter. « En rentrant, un soir, j’ai trouvé l’appartement vide. Elle était partie sans m’avertir avec les enfants que je ne vois plus. » Il baisse la tête. Un silence s’installe dans la salle.
Des insultes aux coups
Pour Abdou, entrepreneur dans le bâtiment, les difficultés ont commencé lorsque ses activités ont ralenti. « Mon épouse est devenue agressive depuis que mes activités ont ralenti, à la suite d’une baisse importante des commandes à cause de la conjoncture. Elle discrédite tout ce que je fais, même en public. Elle m’a traité de “gor bou yom” devant ma sœur et m’a agressé physiquement avec une spatule en bois devant mes enfants », raconte-t-il.
Chez Thierno, vendeur de thé et de « wass » au marché central, le récit prend une autre tournure. Marié depuis seulement huit mois, il affirme être confronté à des exigences financières liées à la dot et à la consommation du mariage.
Avec son humour contagieux, il raconte :« Cela fait huit mois que je me suis marié, mais ma dulcinée exige que je paie d’abord la totalité de la dot avant de consommer notre mariage. Elle n’hésite pas à me traiter de “gnaka jom”. J’en ai parlé à sa mère et à son oncle, en vain. »
À côté de lui, un jeune homme assis sur l’une des tables-bancs renchérit. Il raconte que son épouse refusait les relations sexuelles lorsqu’il ne parvenait pas à payer à temps ses cotisations de tontine. « Elle participait à une dizaine de tontines et je n’arrivais pas à suivre le rythme. C’était sa façon de me torturer mentalement », affirme-t-il.
Ces récits, différents dans leur nature, dessinent une même réalité : celle d’hommes qui disent se sentir humiliés, dévalorisés ou enfermés dans des situations conjugales qu’ils ne savent pas toujours comment quitter.
Quand la pression économique fragilise le couple
Pour le sociologue Mamadou Wone Mao, les difficultés économiques peuvent contribuer à fragiliser l’équilibre familial, sans pour autant constituer une explication unique aux violences conjugales. « Lorsque le chef de ménage perd son emploi, voit ses revenus diminuer ou n’est plus en mesure d’assumer ce rôle, cela fragilise l’équilibre familial et peut favoriser des conflits, parfois des violences », explique-t-il.
Cependant, le sociologue invite à ne pas réduire les violences conjugales aux seules questions économiques ou culturelles. « D’autres dimensions, notamment affectives et sexuelles, peuvent également entrer en jeu. Les frustrations, les conflits liés à la jalousie, aux infidélités ou à l’insatisfaction au sein du couple peuvent alimenter des situations de violence », poursuit-il.
Le silence des hommes victimes de violences
Et pourquoi ces hommes parlent-ils si peu ? Dans la salle de Guédiawaye, la réponse revient sous différentes formes : la honte, la peur du regard des autres et la crainte d’être considéré comme « yambar », faible.
Modou, nom d’emprunt, membre de l’Association des « Maris battus », estime que les normes sociales qui entourent la masculinité contribuent à maintenir ces victimes dans le silence. « La stigmatisation reste encore trop forte pour dénoncer ça. On se pense comme le “sexe fort”, incarnation de la force et de l’autorité, donc invincible. Et des injonctions comme “goor fit, goor deugueur, goor du bari wax” n’arrangent pas les choses. Donc, on préfère souffrir dans son coin plutôt que de se confier et d’essuyer des moqueries et du mépris », témoigne-t-il.
Le sociologue Mamadou Wone rejoint cette analyse. Selon lui, « la peur du regard social, le souci de préserver la famille ou encore la crainte de ne pas être soutenu » peuvent pousser certaines victimes à garder le silence.
Un silence renforcé, selon Me Alioune Camara, greffier au Tribunal de Grande Instance de Dakar, par la volonté de préserver le couple et la famille. « La recherche du compromis et la préservation de l’unité familiale occupent une place prépondérante. Ce qui peut amener certaines personnes à renoncer à engager des poursuites contre leur conjoint. Il y a également la pression exercée par l’entourage, le poids du regard social ainsi que les considérations religieuses et culturelles qui constituent également des obstacles majeurs », explique-t-il.
Pour Me Camara, ces pressions sont souvent exercées pour éviter le divorce ou la séparation. « Au-delà de la rupture du lien conjugal, celles-ci visent également à préserver les relations familiales qui risqueraient d’être durablement affectées », ajoute-t-il.
Dans la salle de classe de Guédiawaye, les hommes continuent d’échanger. Les récits se croisent, les silences aussi. Ici, la parole semble avoir trouvé un refuge. Ils ne demandent pas que leurs histoires effacent celles des femmes victimes de violences. Ils veulent simplement que les leurs puissent, elles aussi, être entendues. Car derrière les injonctions à être fort, à ne pas pleurer et à « garder la tête haute », certains hommes portent en silence des blessures bien réelles.

