LE JOUR OÙ – Chaque seconde du déroulé de cette journée est inscrite dans ma mémoire. Pourtant, je suis incapable de me souvenir de sa date précise. C’était une belle journée de juillet 1996. Mes enfants étant en vacances, je décidai, enfin, d’accepter l’invitation du « Guide » libyen Mouammar Kadhafi, que son cabinet avait scrupuleusement renouvelée chaque semaine, pendant six longs mois.
Les tractations avaient traîné en longueur parce que je ne comprenais pas pourquoi ce chef d’État dont le nom était associé à différents scandales et drames – tel l’attentat contre un Boeing 747 à Lockerbie – insistait pour me rencontrer, moi, une simple romancière. Au fil des échanges avec les membres de son cabinet, il m’apparut que Kadhafi était séduit par mon côté femme engagée, militante panafricaine et défenseure de la cause des Noirs. La curiosité finit par avoir raison de mes réticences et je débarquai de nuit à Tripoli, dans un pays dont j’ignorais presque tout.
Bouses de chameaux
On ne me fit pas attendre bien longtemps. Dès le lendemain, un groupe d’hommes et de femmes se présentèrent à l’hôtel Jamahiriya pour m’escorter jusqu’à la présidence. Le bâtiment n’avait pas le clinquant habituel des palais présidentiels africains. Après un dédale de petites portes et de cours, je parvins dans l’enceinte même du palais. Et ce fut le choc : sur un terrain étonnamment vert, des chameaux et des chamelles patientaient près d’une immense tente. Dans l’air flottait l’odeur acre de leurs bouses.
Des sièges en plastique blanc étaient disposés çà et là. Mouammar Kadhafi, lui, se tenait debout au milieu de la cour, majestueux dans une belle gandoura de couleur marron, confectionnée, me confiera-t-il plus tard, par une styliste sénégalaise. Je le complimentai sur sa tenue vestimentaire, me disant jalouse de le voir mieux habillée que moi, ce qui le fit rire aux éclats. Je n’étais pas impressionnée. J’avais envie d’en savoir davantage sur la Libye, d’être dans la tête de son président.
Pour explorer les méandres d’un cerveau, il ne faut pas se laisser intimider par la personne concernée. À vrai dire, il avait eu d’emblée à mon égard une attitude bienveillante de grand frère. Il n’y avait pas de garde du corps visible à l’horizon : seul l’interprète assistait à notre entretien, lequel se déroula en deux étapes, pendant quelque quatre heures. Kadhafi me parla d’abord de lui, de sa famille et de sa fille adoptive, tuée dans un raid américain contre sa résidence. Il me conduisit dans la partie touchée par les frappes. Il en avait conservé les ruines intactes. Il m’entretint également de poésie arabe. Je découvris un homme brillant, parlant à voix basse, pas fou comme certains le laissaient entendre, mais plutôt en avance sur son temps et par rapport aux autres présidents africains. On le disait égocentrique et mégalomane, se rêvant en roi des Africains. Ce n’était que caricature.
Panafricanisme pleurnichard
Pour la deuxième partie de notre rencontre, il m’invita sous sa tente. Après m’avoir entretenu de son Livre vert, dont il m’offrit un exemplaire, il me présenta la mission qu’il souhaitait me confier : veiller sur le continent ! « Vous êtes jeune, moi je vieillis, et ils finiront par me tuer. Parlez, alertez. Vous en avez l’énergie. » Visionnaire, Mouammar Khadafi prédisait, cartes à l’appui : « L’Occident perdra ses guerres dans les pays arabes. Il s’attaquera ensuite aux pays du Golfe de Guinée. » J’écoutai sans vraiment comprendre, peu consciente de la fragilité du continent, le maillon faible.
Nous avons par la suite eu d’innombrables autres rencontres. Nous avons travaillé sur différents projets autour d’un continent uni : la monnaie unique, le socle commun de pensée africaine indispensable à la construction du panafricanisme, les États-Unis d’Afrique… J’étais chargée de bâtir ce socle. Je n’ai pas failli à ma mission : grâce à certaines de mes actions, il y a une prise de conscience panafricaniste sur l’ensemble du continent, qu’il va maintenant falloir structurer. Notre panafricanisme à nous était un appel à tous les afro-descendants du monde et à tous ceux qui se reconnaissent un tropisme africain, d’où qu’ils viennent. Rien à voir avec le panafricanisme raciste ou pleurnichard qui implore la Russie de venir nous sauver.
Les tractations avaient traîné en longueur parce que je ne comprenais pas pourquoi ce chef d’État dont le nom était associé à différents scandales et drames – tel l’attentat contre un Boeing 747 à Lockerbie – insistait pour me rencontrer, moi, une simple romancière. Au fil des échanges avec les membres de son cabinet, il m’apparut que Kadhafi était séduit par mon côté femme engagée, militante panafricaine et défenseure de la cause des Noirs. La curiosité finit par avoir raison de mes réticences et je débarquai de nuit à Tripoli, dans un pays dont j’ignorais presque tout.
Bouses de chameaux
On ne me fit pas attendre bien longtemps. Dès le lendemain, un groupe d’hommes et de femmes se présentèrent à l’hôtel Jamahiriya pour m’escorter jusqu’à la présidence. Le bâtiment n’avait pas le clinquant habituel des palais présidentiels africains. Après un dédale de petites portes et de cours, je parvins dans l’enceinte même du palais. Et ce fut le choc : sur un terrain étonnamment vert, des chameaux et des chamelles patientaient près d’une immense tente. Dans l’air flottait l’odeur acre de leurs bouses.
Des sièges en plastique blanc étaient disposés çà et là. Mouammar Kadhafi, lui, se tenait debout au milieu de la cour, majestueux dans une belle gandoura de couleur marron, confectionnée, me confiera-t-il plus tard, par une styliste sénégalaise. Je le complimentai sur sa tenue vestimentaire, me disant jalouse de le voir mieux habillée que moi, ce qui le fit rire aux éclats. Je n’étais pas impressionnée. J’avais envie d’en savoir davantage sur la Libye, d’être dans la tête de son président.
Pour explorer les méandres d’un cerveau, il ne faut pas se laisser intimider par la personne concernée. À vrai dire, il avait eu d’emblée à mon égard une attitude bienveillante de grand frère. Il n’y avait pas de garde du corps visible à l’horizon : seul l’interprète assistait à notre entretien, lequel se déroula en deux étapes, pendant quelque quatre heures. Kadhafi me parla d’abord de lui, de sa famille et de sa fille adoptive, tuée dans un raid américain contre sa résidence. Il me conduisit dans la partie touchée par les frappes. Il en avait conservé les ruines intactes. Il m’entretint également de poésie arabe. Je découvris un homme brillant, parlant à voix basse, pas fou comme certains le laissaient entendre, mais plutôt en avance sur son temps et par rapport aux autres présidents africains. On le disait égocentrique et mégalomane, se rêvant en roi des Africains. Ce n’était que caricature.
Panafricanisme pleurnichard
Pour la deuxième partie de notre rencontre, il m’invita sous sa tente. Après m’avoir entretenu de son Livre vert, dont il m’offrit un exemplaire, il me présenta la mission qu’il souhaitait me confier : veiller sur le continent ! « Vous êtes jeune, moi je vieillis, et ils finiront par me tuer. Parlez, alertez. Vous en avez l’énergie. » Visionnaire, Mouammar Khadafi prédisait, cartes à l’appui : « L’Occident perdra ses guerres dans les pays arabes. Il s’attaquera ensuite aux pays du Golfe de Guinée. » J’écoutai sans vraiment comprendre, peu consciente de la fragilité du continent, le maillon faible.
Nous avons par la suite eu d’innombrables autres rencontres. Nous avons travaillé sur différents projets autour d’un continent uni : la monnaie unique, le socle commun de pensée africaine indispensable à la construction du panafricanisme, les États-Unis d’Afrique… J’étais chargée de bâtir ce socle. Je n’ai pas failli à ma mission : grâce à certaines de mes actions, il y a une prise de conscience panafricaniste sur l’ensemble du continent, qu’il va maintenant falloir structurer. Notre panafricanisme à nous était un appel à tous les afro-descendants du monde et à tous ceux qui se reconnaissent un tropisme africain, d’où qu’ils viennent. Rien à voir avec le panafricanisme raciste ou pleurnichard qui implore la Russie de venir nous sauver.