Chaque année, lorsque les premières fortes pluies diluviennes s’abattent sur Dakar, le même scénario se répète : routes impraticables, maisons envahies par les eaux, quartiers paralysés, populations déplacées, pompes mobilisées et, finalement, déclenchement du Plan ORSEC. Puis, une fois les eaux retirées, le calme revient jusqu’à la prochaine saison des pluies.
Mais si nous nous trompions de problème ? Et si les inondations de Dakar n’étaient pas seulement une question de pluviométrie, de canalisations insuffisantes ou de manque de pompes ? Et si une partie de la réponse se trouvait dans l’histoire environnementale de la presqu’île ?
Deux grandes sécheresses qui ont transformé le visage de Dakar
Le Sénégal a connu, au XXᵉ siècle, deux grandes périodes de sécheresse qui ont profondément bouleversé les équilibres naturels et humains : celle de 1968-1973, puis celle de 1983-1984, dans le prolongement d’une longue période de déficit pluviométrique.
La première, particulièrement sévère, a frappé une grande partie du Sahel. Elle a décimé le cheptel, fait chuter les productions agricoles et provoqué de graves crises alimentaires. Elle a contribué à une accélération de l’exode rural.
La seconde sécheresse a aggravé la désertification, l'appauvrissement des sols et la pression sur les ressources en eau. Des milliers de familles rurales ont progressivement quitté les campagnes pour rejoindre les centres urbains, Dakar.
Cette croissance démographique rapide s’est accompagnée d’une urbanisation parfois anarchique. Des espaces autrefois occupés par l’eau, des zones basses, des dépressions naturelles et des couloirs d’écoulement ont progressivement été occupés par des habitations, des infrastructures ou des équipements.
Quand les anciens chemins de l’eau disparaissent sous le béton
C’est là que se trouve peut-être l’une des clés de notre problème actuel.
Dakar n’est pas née avec les réseaux d’assainissement modernes. Avant l’urbanisation massive, l’eau avait ses propres chemins. Elle circulait dans des marigots, des dépressions et des zones naturelles de rétention avant de rejoindre la mer.
Au fil des décennies, ces espaces ont été comblés, lotis et construits.
À Ouakam, à Yoff, à Mbao, à Thiaroye, à Fass, à la Médina, dans certaines zones des Parcelles Assainies et des Niayes, … l’occupation progressive des espaces naturels a profondément modifié la circulation des eaux.
Le marigot de Ouakam, par exemple, a disparu sous l'urbanisation. Des zones qui jouaient autrefois un rôle de rétention naturelle ont été transformées en espaces bâtis ou en infrastructures. La question mérite donc d’être posée : avons-nous construit Dakar en oubliant la mémoire de son eau ?
La sécheresse peut-elle expliquer une partie des inondations ?
Cette question mérite d’être étudiée sérieusement. Dans son mémoire de Master consacré à la « Variabilité et caractéristiques de la sécheresse au Sénégal de 1983 à 2016 », présenté en 2022 à l’UFR Sciences et Technologies de l’Université Assane Seck de Ziguinchor, Massamba Diouf souligne que certains sols, après une période de sécheresse, peuvent perdre une partie de leur capacité à absorber correctement les précipitations, ce qui peut contribuer à favoriser les crues et les inondations.
Il ne s’agit pas d’affirmer que la sécheresse est l’unique cause des inondations actuelles. Mais elle doit être intégrée dans l’analyse globale. Car le problème n’est pas seulement l’eau qui tombe du ciel. C’est aussi l’eau qui ne sait plus où aller.
« OR-SEC » ne peut pas être notre seule réponse
Face à chaque épisode d’inondation, nous déclenchons le Plan ORSEC. Les secours interviennent, les motopompes sont déployées, les eaux sont évacuées, des moyens financiers sont mobilisés. Mais peut-on sérieusement considérer cette intervention d’urgence comme une solution durable ?
Le Plan ORSEC répond à l'urgence. Il ne règle pas la cause profonde du problème. Depuis des années, d'importantes ressources financières sont consacrées à la lutte contre les inondations. Des ouvrages sont construits, d’autres sont annoncés, certains restent inachevés ou connaissent des difficultés de réalisation.
Pendant ce temps, les populations continuent de subir.
Le « taf yeungueul », cette logique consistant à travailler dans l'urgence sans traiter durablement la cause, doit appartenir au passé.
Revenir à la carte de Dakar d'avant 1968
La solution pourrait commencer par une démarche aussi simple que fondamentale : retrouver la mémoire hydraulique de Dakar.
Il faut ressortir les anciennes cartes de la presqu’île, celles précédant la grande sécheresse de 1968, puis comparer leur évolution avec celles des décennies suivantes.
Identifier les anciens marigots.
Identifier les zones humides.
Identifier les cuvettes naturelles.
Identifier les anciens bassins de rétention.
Identifier les couloirs d’écoulement vers la mer.
Puis superposer ces données aux constructions et infrastructures actuelles.
Cette cartographie historique et hydraulique permettrait d’identifier précisément les zones non aedificandi, les points de blocage et les anciens axes naturels d’écoulement.
Redonner à l'eau ses chemins
Une fois ce travail réalisé, il faudrait engager, progressivement et sur le long terme, la restauration des principaux couloirs hydrauliques. Certains anciens cours d’eau pourraient être réhabilités. D’autres pourraient être transformés en véritables corridors d’assainissement modernes. Les zones naturelles de rétention pourraient être restaurées lorsque cela est techniquement possible.
Il ne s’agit pas de raser Dakar ni de déplacer aveuglément des populations.
Il s’agit de réconcilier la ville avec son relief, son sol et son histoire hydraulique.
Dakar est une presqu’île. Elle est largement entourée par la mer. Pourtant, à chaque hivernage, l'eau de pluie devient une menace pour des milliers de Dakarois.
Cette situation n’est pas une fatalité.
Il faut penser Dakar sur cinquante ans
On nous dira certainement que cette démarche coûterait trop cher.
Mais combien avons-nous déjà dépensé depuis des décennies pour gérer les conséquences des inondations ?
La vraie question n’est donc plus : « Combien cela va-t-il coûter ? »
La vraie question est : « Combien nous coûtera encore l’inaction ? »
Il faut désormais sortir de la logique des solutions ponctuelles et des projets conçus au rythme des catastrophes.
Il faut une vision à 20, 30 ou 50 ans.
Cartographier. Préserver. Dégager. Réhabiliter. Assainir. Anticiper.
Dakar doit cesser de combattre l'eau. Elle doit apprendre à vivre avec elle.
La lutte contre les inondations ne doit plus être uniquement une course derrière les eaux. Elle doit devenir une véritable politique d’aménagement du territoire fondée sur la connaissance du passé pour construire l’avenir.Nous avons les compétences. Nous avons les moyens techniques. Nous avons les ressources humaines.
Ce qui manque peut-être le plus, c’est une volonté politique suffisamment forte pour inscrire cette bataille dans la durée.
Mettons-nous au travail. Non pas pour gérer la prochaine inondation, mais pour faire en sorte que les générations futures n’aient plus à la subir.
Chamsidine SANE
Citoyen et ancien étudiant au département de Géographie de l’UCAD
Mais si nous nous trompions de problème ? Et si les inondations de Dakar n’étaient pas seulement une question de pluviométrie, de canalisations insuffisantes ou de manque de pompes ? Et si une partie de la réponse se trouvait dans l’histoire environnementale de la presqu’île ?
Deux grandes sécheresses qui ont transformé le visage de Dakar
Le Sénégal a connu, au XXᵉ siècle, deux grandes périodes de sécheresse qui ont profondément bouleversé les équilibres naturels et humains : celle de 1968-1973, puis celle de 1983-1984, dans le prolongement d’une longue période de déficit pluviométrique.
La première, particulièrement sévère, a frappé une grande partie du Sahel. Elle a décimé le cheptel, fait chuter les productions agricoles et provoqué de graves crises alimentaires. Elle a contribué à une accélération de l’exode rural.
La seconde sécheresse a aggravé la désertification, l'appauvrissement des sols et la pression sur les ressources en eau. Des milliers de familles rurales ont progressivement quitté les campagnes pour rejoindre les centres urbains, Dakar.
Cette croissance démographique rapide s’est accompagnée d’une urbanisation parfois anarchique. Des espaces autrefois occupés par l’eau, des zones basses, des dépressions naturelles et des couloirs d’écoulement ont progressivement été occupés par des habitations, des infrastructures ou des équipements.
Quand les anciens chemins de l’eau disparaissent sous le béton
C’est là que se trouve peut-être l’une des clés de notre problème actuel.
Dakar n’est pas née avec les réseaux d’assainissement modernes. Avant l’urbanisation massive, l’eau avait ses propres chemins. Elle circulait dans des marigots, des dépressions et des zones naturelles de rétention avant de rejoindre la mer.
Au fil des décennies, ces espaces ont été comblés, lotis et construits.
À Ouakam, à Yoff, à Mbao, à Thiaroye, à Fass, à la Médina, dans certaines zones des Parcelles Assainies et des Niayes, … l’occupation progressive des espaces naturels a profondément modifié la circulation des eaux.
Le marigot de Ouakam, par exemple, a disparu sous l'urbanisation. Des zones qui jouaient autrefois un rôle de rétention naturelle ont été transformées en espaces bâtis ou en infrastructures. La question mérite donc d’être posée : avons-nous construit Dakar en oubliant la mémoire de son eau ?
La sécheresse peut-elle expliquer une partie des inondations ?
Cette question mérite d’être étudiée sérieusement. Dans son mémoire de Master consacré à la « Variabilité et caractéristiques de la sécheresse au Sénégal de 1983 à 2016 », présenté en 2022 à l’UFR Sciences et Technologies de l’Université Assane Seck de Ziguinchor, Massamba Diouf souligne que certains sols, après une période de sécheresse, peuvent perdre une partie de leur capacité à absorber correctement les précipitations, ce qui peut contribuer à favoriser les crues et les inondations.
Il ne s’agit pas d’affirmer que la sécheresse est l’unique cause des inondations actuelles. Mais elle doit être intégrée dans l’analyse globale. Car le problème n’est pas seulement l’eau qui tombe du ciel. C’est aussi l’eau qui ne sait plus où aller.
« OR-SEC » ne peut pas être notre seule réponse
Face à chaque épisode d’inondation, nous déclenchons le Plan ORSEC. Les secours interviennent, les motopompes sont déployées, les eaux sont évacuées, des moyens financiers sont mobilisés. Mais peut-on sérieusement considérer cette intervention d’urgence comme une solution durable ?
Le Plan ORSEC répond à l'urgence. Il ne règle pas la cause profonde du problème. Depuis des années, d'importantes ressources financières sont consacrées à la lutte contre les inondations. Des ouvrages sont construits, d’autres sont annoncés, certains restent inachevés ou connaissent des difficultés de réalisation.
Pendant ce temps, les populations continuent de subir.
Le « taf yeungueul », cette logique consistant à travailler dans l'urgence sans traiter durablement la cause, doit appartenir au passé.
Revenir à la carte de Dakar d'avant 1968
La solution pourrait commencer par une démarche aussi simple que fondamentale : retrouver la mémoire hydraulique de Dakar.
Il faut ressortir les anciennes cartes de la presqu’île, celles précédant la grande sécheresse de 1968, puis comparer leur évolution avec celles des décennies suivantes.
Identifier les anciens marigots.
Identifier les zones humides.
Identifier les cuvettes naturelles.
Identifier les anciens bassins de rétention.
Identifier les couloirs d’écoulement vers la mer.
Puis superposer ces données aux constructions et infrastructures actuelles.
Cette cartographie historique et hydraulique permettrait d’identifier précisément les zones non aedificandi, les points de blocage et les anciens axes naturels d’écoulement.
Redonner à l'eau ses chemins
Une fois ce travail réalisé, il faudrait engager, progressivement et sur le long terme, la restauration des principaux couloirs hydrauliques. Certains anciens cours d’eau pourraient être réhabilités. D’autres pourraient être transformés en véritables corridors d’assainissement modernes. Les zones naturelles de rétention pourraient être restaurées lorsque cela est techniquement possible.
Il ne s’agit pas de raser Dakar ni de déplacer aveuglément des populations.
Il s’agit de réconcilier la ville avec son relief, son sol et son histoire hydraulique.
Dakar est une presqu’île. Elle est largement entourée par la mer. Pourtant, à chaque hivernage, l'eau de pluie devient une menace pour des milliers de Dakarois.
Cette situation n’est pas une fatalité.
Il faut penser Dakar sur cinquante ans
On nous dira certainement que cette démarche coûterait trop cher.
Mais combien avons-nous déjà dépensé depuis des décennies pour gérer les conséquences des inondations ?
La vraie question n’est donc plus : « Combien cela va-t-il coûter ? »
La vraie question est : « Combien nous coûtera encore l’inaction ? »
Il faut désormais sortir de la logique des solutions ponctuelles et des projets conçus au rythme des catastrophes.
Il faut une vision à 20, 30 ou 50 ans.
Cartographier. Préserver. Dégager. Réhabiliter. Assainir. Anticiper.
Dakar doit cesser de combattre l'eau. Elle doit apprendre à vivre avec elle.
La lutte contre les inondations ne doit plus être uniquement une course derrière les eaux. Elle doit devenir une véritable politique d’aménagement du territoire fondée sur la connaissance du passé pour construire l’avenir.Nous avons les compétences. Nous avons les moyens techniques. Nous avons les ressources humaines.
Ce qui manque peut-être le plus, c’est une volonté politique suffisamment forte pour inscrire cette bataille dans la durée.
Mettons-nous au travail. Non pas pour gérer la prochaine inondation, mais pour faire en sorte que les générations futures n’aient plus à la subir.
Chamsidine SANE
Citoyen et ancien étudiant au département de Géographie de l’UCAD