Enquête : Pourquoi le Mali a choisi le port de Conakry comme porte d’entrée des armes russes

Lundi 1 Juin 2026

Le port de Conakry s’impose progressivement comme un maillon stratégique dans une nouvelle route logistique militaire reliant la Russie au Mali. Le 21 mars 2026, le cargo russe Sabetta y a déchargé 87 véhicules militaires, dont des blindés, mortiers et camions logistiques, destinés aux forces maliennes de l’Africa Corps. Cette cargaison, en provenance de Russie, illustre l’intensification d’un flux militaire discret mais régulier vers le Sahel.
 

L’axe Conakry–Bamako constitue désormais un véritable corridor de transit, permettant l’acheminement d’équipements militaires vers un Mali enclavé et en quête de soutien sécuritaire. Après leur arrivée en Guinée, les matériels sont transférés par convois routiers sécurisés sur près de 900 kilomètres jusqu’à la frontière malienne, puis pris en charge par les forces locales et les instructeurs russes. Ce dispositif repose sur une organisation mêlant acteurs étatiques et entreprises liées au secteur minier russe, notamment Rusal, qui opère des infrastructures portuaires clés à Conakry. Le choix de ce port s’explique par sa capacité logistique, sa discrétion opérationnelle et ses relations diplomatiques apaisées avec les autorités guinéennes. Selon les sources de "Jeune Afrique" dans le rapport, ces opérations s’inscrivent dans une stratégie plus large de la Russie visant à renforcer son influence militaire en Afrique de l’Ouest à travers l’Africa Corps, successeur du groupe Wagner. Les cargaisons incluent des blindés, des véhicules de transport, des systèmes d’artillerie et des équipements spécialisés.


Ses mouvements ont été suivis à la fois par satellite et via les sites de tracking maritimes ouverts au public. Car le Sabetta ne se cache pas. Contrairement aux vaisseaux affiliés à la flotte fantôme russe, il bat pavillon russe (IMO : 9347061) et assume son rôle de navire logistico-militaire. Il appartient à la société TK Nord Project LLC, basée à Arkhangelsk, dont la flotte de quinze navires a été placée sous sanctions américaines depuis mai 2022 pour le transport d’armes à partir ou à destination de la Fédération de Russie.

Parti du port de Baltyisk dans l’enclave russe de Kaliningrad le 22 février 2026, le Sabetta a effectué une traversée de 17 jours jusqu’à Conakry. C’est la marine britannique qui donne la première alerte lorsqu’il franchit la Manche, escorté par le navire de guerre russe RFS Aleksandr Shabalin, attestant de la sensibilité de son chargement. Afin de brouiller les pistes, le Sabetta effectue plusieurs manœuvres d’évitements au large du Portugal, puis éteint son transpondeur AIS le 5 mars à l’approche des eaux marocaines. Il réapparaît le 11 mars près du port de Conakry où il reste en attente, avant de s’arrimer au terminal dix jours plus tard.


L’analyse des images satellites obtenues par Jeune Afrique révèle les détails de sa cargaison. Sur les 87 véhicules, on observe la présence de quinze blindés Tigr, deux véhicules de combat d’infanterie BMP-3, quatre mortiers automoteurs 2S9 Nona-S et 66 camions logistiques militaires. Cela correspond à l’armement utilisé pour équiper des unités terrestres mécanisées. Selon une source sécuritaire, « ces équipements sont peu adaptés aux opérations de contre-insurrection menées contre les groupes armés djihadistes dans le Sahel, qui privilégient des tactiques de mobilité rapide et d’évitement, mais serviraient plutôt à de la protection de positions stratégiques, notamment à sécuriser la capitale Bamako ou à protéger les bases de l’Africa Corps ».


Avant le Sabetta, quatre autres navires avaient livré des équipements similaires. En janvier 2025, les cargos Alder et Siyanie Severa venus du port de Murmansk ont transporté des dizaines de véhicules, parmi lesquels des chars T-72B3M modernisés, des blindés BTR-82A, des canons d’artillerie D-30 et au moins une ambulance blindée « Linza ». Parmi les équipements livrés, il y avait aussi des blindés VPK-Oural qui, comme les Tigr, sont fabriqués par la société Military Industrial Company LCC (VPK), dont le propriétaire n’est autre qu’Oleg Deripaska, le fondateur d’UC Rusal. En mai 2025, deux autres navires sous-sanctions, le Baltic Leader et le Patria, ont livré des canons de 152 mm, des systèmes de brouillage électronique anti-IED et des drones.

Déchargement express sur ordre de la présidence


Une fois le navire à quai, le rituel de débarquement est toujours le même. « Quand la douane reçoit le ‘Connaissement’ ou ‘Bill Of Lading’ (bon de livraison maritime), elle le transfère à l’état-major général des armées pour vérification. Si ce dernier donne son feu vert, on fait le débarquement. Cela se passe devant les représentants de l’État malien, qui viennent réceptionner le navire », explique une source portuaire contactée par Jeune Afrique. « On les appelle des navires RoRo (Roll-On/Roll-Off) ou ‘general Cargo’, spécialisés dans le transport d’engins lourds. Ces navires sont différents des commerciaux. Quand ils arrivent, ils sont rapidement pris en charge sur ordre de la présidence ».

Dès réception de l’ordre, les dockers et grutiers de CBK/ACG-Fria entament le déchargement physique sous la supervision des officiels maliens et russes, « parmi lesquels des ingénieurs logistiques de Rusal et un ou deux officiers de liaison militaire en civil, qui coordonnent le transbordement, vérifient l’intégrité des cargaisons, et communiquent tout délai », explique Justyna Gudzowska. Les cargaisons les plus sensibles, comme les missiles ou les pièces détachées du bombardier SU-24 livrées en mars 2025, s’effectuent de nuit dans des zones restreintes, avec un périmètre resserré sécurisé par les Russes.


À partir du terminal, les équipements sont chargés sur des camions. Bien que le terminal dédié à la bauxite soit équipé de sa propre voie ferrée, cette dernière conçue pour du minerai en vrac n’est pas adaptée au transport de véhicules blindés et nécessiterait des wagons plats spécialisés, dont Rusal ne dispose pas en quantité. « Par ailleurs, ce chemin de fer rejoint Kindia et Fria à l’intérieur du pays, et ne prend pas la direction du Mali. Il faudrait donc de toute façon transférer les équipements sur la route à un moment donné », soutient Justyna Gudzowska.


Afin d’éviter le trafic et la surveillance, les convois de dizaines de camions bâchés s’engagent de nuit sur la RN1 jusqu’à Kankan, avant de bifurquer sur la RN6 en direction de Siguiri puis Kourémalé, à la frontière malienne. Une route de près de 900 km, nécessitant l’escorte de la gendarmerie ou de l’armée guinéenne. Si quelques officiers russes accompagnent le convoi, ils restent discrets jusqu’à la frontière du Mali, où ils sont accueillis par les Forces armées maliennes et une escorte d’Africa Corps. « Faire circuler des Russes armés sur la RN1 serait explosif pour Doumbouya, explique Justyna Gudzowska. L’opinion publique guinéenne pourrait se retourner, et la communauté internationale brandir des sanctions. »


 

Malgré les tentatives de discrétion coupure des systèmes de localisation, manœuvres d’évitement en mer et déchargements rapides ces navires restent suivis par satellite et par les systèmes de surveillance maritime internationaux.

Dans la même rubrique :