Alioune Tine : «La souveraineté est de plus en plus manipulée par des populistes ou des dictateurs»

Vendredi 17 Avril 2026

Le grand débat national sur la question de la souveraineté, sur initiative d’Afrikajom Center, a vécu, hier, à Dakar, avec la présence des décideurs, experts, hommes politiques, membres du gouvernement, journalistes, universitaires et acteurs de la Société civile.

Ce grand débat national qui s’inscrit dans le cadre du programme Agora/Penc, une initiative visant à promouvoir des espaces de réflexion et d’échanges sur des enjeux stratégiques d’intérêt national, en faveur du renforcement de la démocratie, de l’Etat de droit et de la bonne gouvernance, a été l’occasion pour beaucoup d’experts d’exprimer leurs convictions sur cette question majeure et d’actualité.


Pour Cheikh Fall, président-fondateur d’Africtivistes et expert numérique, ‘’confier à une entreprise privée la gestion et la production des cartes nationales d’identité, revient, pour un Etat, à déléguer une part essentielle de sa souveraineté’’. ‘’Une telle décision apparait d’autant plus contradictoire dans un contexte où la souveraineté est affirmée comme une priorité stratégique’’, renchérit-il.  

Sur les défis du numérique, le président-fondateur d’Africtivistes indique qu’‘’aucun Etat africain ne dispose, à lui seul, des capacités suffisantes pour revendiquer une pleine souveraineté technologique’’. Selon Cheikh Fall, cette ambition ne peut être envisagée qu’à l’échelle régionale, notamment dans le cadre de l’Union africaine, afin de mutualiser les ressources, les compétences et les infrastructures.

A l’en croire, ‘’le numérique repose sur six composantes essentielles : les réseaux, les équipements, les logiciels, les services, les données et les utilisateurs. Tant que ces six dimensions ne sont pas maîtrisées de manière cohérente et intégrée, il est difficile de parler de véritable souveraineté technologique’’.

 Général Makhtar Diop : ‘’La défense est le lieu par excellence de la souveraineté nationale, mais…’’

Sur le même chapitre, Wedji Kane Dia, ingénieure et spécialiste en Intelligence artificielle, en matière de technologie, et plus encore dans le domaine de l’Intelligence artificielle, ‘’même les plus grandes puissances peinent à atteindre une souveraineté totale’’.  

D’après elle, ‘’le principal défi à relever pour espérer atteindre une forme de souveraineté, réside dans la capacité à produire de la valeur ajoutée. Cela passe également par la valorisation des ressources humaines. Or, le Sénégal peine encore à exploiter pleinement ses talents spécifiquement dans le domaine de l’Intelligence artificielle’’.

S’agissant de la souveraineté économique et financière, le Professeur Amadou Aly Mbaye, ancien recteur de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, estime qu’elle ‘’ne peut être dissociée de la souveraineté industrielle, tant les deux dimensions sont intimement liées’’.

Cependant, il souligne que de nombreux facteurs structurels continuent de freiner le développement et l’épanouissement des industries dans les pays concernés. Dans cette perspective, il insiste sur la nécessité de clarifier la nature de souveraineté que les pays cherchent réellement à construire.

Pour lui, l’enjeu principal réside dans un recentrage des priorités sur les secteurs stratégiques de développement, plutôt que sur des logiques centrées sur les individus.

Il met également en garde contre les dérives possibles du système économique, en rappelant l’importance de veiller à ce que les acteurs économiques ne transforment pas les dispositifs en opportunités d’enrichissement personnel au détriment de l’intérêt collectif.

Pour sa part, Hady Ba, enseignant-chercheur à l’Université Cheikh Ata Diop de Dakar, il soutient que ‘’d’un point de vue philosophique, la souveraineté désigne un pouvoir sans bornes qui ne prend véritablement sens que dans les situations d’exception. En temps normal, l’exercice ordinaire du pouvoir ne suffit pas à révéler ni à mesurer la souveraineté de l’Etat’’.  

Le Général Makhtar Diop est intervenu sur le thème ‘’Souveraineté et défense nationale’’.

Il a mis en exergue les dimensions stratégiques de la souveraineté, en insistant sur la capacité d’un État à exercer un contrôle effectif sur son territoire, ses ressources et ses décisions. Le Général Makhtar Diop souligne également le rôle central de la défense nationale dans la préservation de cette exclusivité, face à des dynamiques internationales de plus en plus complexes. ‘’La défense est le lieu par excellence de la souveraineté nationale. Mais son efficacité est largement déterminée par le niveau de dépendance extérieure’’, relève le Général Diop.

 

Souveraineté et démocratie : Alioune Tine appelle à refonder le débat citoyen au Sénégal et en Afrique

À l’heure où les équilibres géopolitiques mondiaux se recomposent et où les discours sur la souveraineté se multiplient, Alioune Tine plaide pour une réappropriation citoyenne du débat public. Il l’a déclaré hier, lors d’une rencontre inscrite dans le cadre du programme AGORA/PENC, une initiative visant à promouvoir des espaces de réflexion et d’échanges sur des enjeux stratégiques d’intérêt national, en faveur du renforcement de la démocratie, de l’État de droit et de la bonne gouvernance.

Pour lui, il est urgent d’instaurer une démocratie délibérative :« Une démocratie de la palabre africaine de haut niveau, portant sur les questions nationales et internationales qui interpellent la nation et le continent. Car il faut donner du sens à la disposition de la Constitution sénégalaise reconnaissant que la souveraineté appartient au peuple, qu’il exerce par ses représentants. »

Dans cette dynamique, il considère que débattre des politiques publiques et des enjeux politiques et géopolitiques constitue « le degré zéro de l’exercice de la souveraineté par les citoyens ».

Alioune Tine estime toutefois que, dans la pratique, cette souveraineté reste largement limitée à l’acte électoral :« Nous sommes 18 millions. Et même si nous sommes 18 millionièmes, notre parole doit compter en tant que citoyens. Le peuple souverain ne saurait être seulement le roi d’un jour, celui de l’élection, pour disparaître ensuite. » Il dénonce ainsi un « dysfonctionnement structurel de la démocratie représentative », appelant à des initiatives citoyennes innovantes, porteuses de progrès et de justice sociale.

Un concept galvaudé et instrumentalisé

Le choix de placer la souveraineté au cœur du débat n’est pas anodin. Pour Alioune Tine, ce concept est aujourd’hui polysémique et souvent dévoyé :« Le mot est galvaudé. Il renvoie à des références philosophiques, juridiques, politiques, sécuritaires et économiques, mais aussi à des connotations idéologiques qui peuvent conduire à des impasses. Nous avons besoin de clarifier ce concept, surtout dans un monde marqué par l’interdépendance. » Il met en garde contre son instrumentalisation : « La souveraineté est de plus en plus manipulée par des populistes ou des dictateurs qui s’en servent pour restreindre les libertés fondamentales et supprimer la démocratie. »

Dans un contexte global marqué par de fortes interdépendances, la souveraineté ne peut être pensée de manière isolée. Elle est soumise à des contraintes multiples : mondialisation économique, rapports de puissance, dépendances financières, ou encore influence d’institutions comme le FMI et les agences de notation. Le militant souligne également que cette notion occupe une place centrale dans la doctrine politique actuelle du Sénégal, notamment à travers le référentiel « Vision Sénégal 2050 », qui ambitionne de bâtir « une nation souveraine, juste et prospère ».

Une notion chargée d’histoire et d’idéologie
Alioune Tine rappelle que la souveraineté est profondément marquée par l’histoire du continent : « Le mot draine une forte charge subjective et idéologique, liée à l’esclavage, à la colonisation et à la néocolonisation. Il ravive l’imaginaire d’une émancipation qui ressemblerait à une seconde indépendance. » Dans un contexte international en mutation, il évoque également une remise en cause du droit international et une recomposition des rapports de force mondiaux, qui font de la souveraineté un enjeu désormais « civilisationnel ». Il insiste enfin sur ses principes fondamentaux :« La souveraineté est indivisible, inaliénable et imprescriptible. Aucun groupe ni individu ne peut se l’approprier. »

Des souverainetés multiples à construire
De son côté, la professeure Ndeye Astou invite à dépasser la conception classique héritée de Jean Bodin.
« Aujourd’hui, il ne s’agit plus d’une souveraineté, mais de souverainetés au pluriel », explique-t-elle, évoquant des dimensions variées : numérique, alimentaire, sécuritaire, énergétique, mais aussi culturelle.
Selon elle, il ne suffit plus de penser la souveraineté :« Il faut la vivre et la construire », notamment à travers des politiques publiques favorisant la production locale et l’autonomie stratégique. Toutefois, elle rappelle que cette ambition doit composer avec une réalité incontournable : l’interdépendance mondiale.


Le défi d’une souveraineté réelle
Revenant sur les ambitions affichées par les autorités, la professeure souligne que la souveraineté ne peut être effective sans une capacité réelle de décision : « Diriger un État souverain, c’est pouvoir décider pleinement, notamment en matière de sécurité alimentaire, de défense et de politiques publiques. »
Elle insiste également sur la nécessité de repenser les modes de vie et les référents culturels : « La question des langues est centrale. Nous utilisons encore celles du colonisateur, sans pouvoir totalement nous en détacher. Pourtant, nos langues nationales peuvent être des outils de construction. » Pour elle, l’enjeu est aussi identitaire : « Il s’agit de construire un “homo senegalensis” nouveau, enraciné dans ses réalités culturelles et ouvert au monde. 
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