Agression de l’Iran : les médias français au service de l’impérialisme.

Samedi 7 Mars 2026

Les grands médias français orchestrent un silence assourdissant sur les ressorts profonds de l’agression contre l’Iran. Une absence de toute analyse critique qui dessine les contours d’un alignement sur la propagande de guerre israélo-américaine.


Il y a des moments où le conformisme médiatique est si pesant qu’il en devient transparent. L’agression israélo-américaine contre l’Iran, offre un cas d’école de cette servitude volontaire. Sur les chaînes d’information en continu, dans les colonnes des grands quotidiens, une seule grille de lecture est proposée en France depuis le 28 février 2026: celle de Washington et de Tel-Aviv. 

Alors que les premières bombes israélo-américaines s’abattaient sur Téhéran, Ispahan et Qom, les titres des grandes chaînes d’information hexagonales brillaient par leur unanimisme. Elles se sont alignées en chœur sur la propagande de guerre américano-sioniste, donnant l’impression d’être un chaînon de la propagande impériale. 

Il serait en effet trop commode d’imputer ce confort éditorial au seul enchaînement des faits. La vérité est plus dérangeante: le traitement médiatique français de la crise iranienne s’est construit, patiemment et méthodiquement, comme un préalable narratif à la guerre. Raisons officielles martelées sans examen critique, agenda politique soigneusement façonné, porte-parole du retour à la monarchie érigés en experts neutres, tout était en place. Il ne manquait plus que les bombes.

La fabrique du casus belli

Ainsi, les grands médias français ont abondamment relayé les justifications avancées par Washington et Tel Aviv pour déclencher les frappes: démanteler le programme nucléaire iranien, détruire ses capacités balistiques, protéger la région d’une menace existentielle. Franceinfo, BFM, Le Figaro, Le Monde: chacun, à sa manière, a transmis ces éléments de langage sans les soumettre à l’épreuve des faits.

Or les faits disponibles, même dans les sources officielles américaines, contredisent frontalement ce récit. Dès mars 2025, la directrice nationale du renseignement américain avait publiquement indiqué que les agences d’espionnage des États-Unis “ne croyaient pas que l’Iran avait redémarré son programme d’armement nucléaire”. L’AIEA, elle-même, avait jugé ce programme terminé en 2003. Quant aux missiles balistiques iraniens, un rapport de la Defense Intelligence Agency de 2025 évoquait certes la possibilité qu’Israël “développe” un missile intercontinental d’ici 2035, sans affirmer qu’une telle décision avait été prise, et en précisant que l’Iran disposait depuis longtemps de missiles capables de viser le Moyen-Orient et des parties de l’Europe du Sud, ce qui ne constituait pas une nouveauté stratégique.

Ironie supplémentaire: c’est Israël, et non l’Iran, qui est considéré comme une puissance nucléaire non déclarée, non signataire du Traité de non-prolifération, et qui n’a jamais accueilli un seul inspecteur de l’AIEA sur son sol. Ce détail, pourtant fondamental pour apprécier la symétrie des menaces, a brillé par son absence dans la plupart des analyses françaises. Un silence que les médias dominants n’ont ni expliqué, ni même semblé remarquer.


Le ni-ni ou l’art de soutenir l’agresseur

Ce que le chercheur en relations internationales, Bruno Guigue formule sans détour au micro de TRT Français: “’objectif réel de l’offensive israélo-américaine n’est pas la non-prolifération nucléaire, mais la destruction de ce qu’il nomme ‘l’axe de la résistance’, cet ensemble de forces régionales, du Hezbollah aux Houthis en passant par le Hamas et les milices irakiennes, qui constituait le principal contrepoids à l’hégémonie américano-israélienne dans la région”. Une analyse que les médias français, par “esprit de collaboration” avec Washington et Tel Aviv, n’ont absolument pas jugé utile de déployer.

Face à l’agression, une large part du commentariat français s’est ainsi réfugié dans ce que Guigue appelle “la posture du ni-ni” -condamner symétriquement “le régime des mollahs” et les frappes israélo-américaines, comme si les deux termes de l’équation pesaient d’un poids comparable. Cette équidistance de façade, qui permet de “préserver sa bonne conscience”, ne tient pas à l’examen géopolitique.

Guigue le dit avec une franchise que les plateaux télévisés français se sont bien gardés de lui offrir: “renvoyer dos-à-dos le ‘régime des mollahs’ et le tandem génocidaire Trump-Netanyahu est clairement une ineptie politique”.  Et d’ajouter, en s’adressant aux tenants de ce moralisme abstrait : “Qui ne voit que les traiter de la même manière, sans discernement du rapport de forces, sans considération géopolitique, sans analyse de la stratégie dévastatrice de Washington et Tel Aviv, revient à soutenir l’agresseur ?”. Une grille de lecture que les éditorialistes du Monde ou de L’Express auraient pu, s’ils l’avaient voulu, mettre à l’épreuve de leurs audiences. Or, les médias français n’ont absolument pas déployé ce type d’analyse, par “soumission caractérisée à la doxa atlantiste”.


“Une capitulation interllectuelle” des journalistes

Ce fut aussi le cas lors de la guerre contre Gaza, le Hamas et Israël ont été mis dos-à-dos alors que les forces en présence étaient clairement déséquilibrées, du fait même du blocus et de l’hyper puissance de feu israélienne.

Cette capitulation intellectuelle est d’autant plus frappante que des États souverains comme la Chine, la Russie ou l’Espagne ont, eux, condamné sans ambiguïté l’agression perpétrée par Washington et Tel Aviv. La France officielle, elle, a opté pour une position hypocritement intermédiaire: Emmanuel Macron a, certes, qualifié l’offensive d’action “en dehors du droit international” dans son allocution télévisée sur la situation au Moyen-Orient, tout en imputant à l’Iran la “responsabilité première” du déclenchement du conflit.

“La République islamique d’Iran porte la responsabilité première de cette situation”, a donc asséné, bravache,  le président français, en pointant son supposé “programme nucléaire dangereux”, et le soutien à des “groupes terroristes  au Liban, au Yémen et des milices en Irak”. Les médias dominants, dans leur immense majorité, ont suivi ce cadrage sans en interroger les fondements.

Mais c’est peut-être le traitement de l’alternative politique iranienne qui révèle le plus clairement l’orientation des médias français. Bien avant les frappes du 28 février, une campagne de visibilisation soigneusement orchestrée avait propulsé Reza Pahlavi -fils du dernier chah d’Iran, renversé par la révolution de 1979- sur les plateaux les plus regardés du pays.


Reza Pahlavi, ou la monarchie en prime time

Comme le documente méticuleusement le média Acrimed, c’est l’ancien conseiller en communication de Bruno Retailleau, Jean-Baptiste Doat, qui a permis à Reza Pahlavi d’être convié au 20h de TF1 en février 2026. Dix jours plus tard, il trônait en couverture du Point. Sur CNews, Laurence Ferrari le présentait sobrement comme “le prince héritier d’Iran”, sans autre précaution oratoire. Sur Sud Radio, une présentatrice affirmait, sans sourciller, que “partout en Iran, le peuple appelle au retour de Reza Pahlavi”.

Ainsi, lundi 2 mars, France 24 revient sur les manifestations du week-end à Paris, deux manifestations iraniennes ont eu lieu, l’une pour soutenir les attaques américaines, l’autre pour les dénoncer. Seules des interviews des partisans d’un changement de régime ont été diffusées avec des gros plans sur des personnes qui brandissaient des portraits de Pahlavi.

Ce lobbying s’appuie sur des réseaux bien identifiés. L’organisation Agir Ensemble, émanation d’Elnet France (lobby pro-israélien) a réuni en février des figures médiatiques (Raphaël Enthoven, Rachel Khan, Jean Quatremer) derrière le drapeau iranien de la dynastie Pahlavi. Le journaliste Emmanuel Razavi, qui interpelle Pahlavi en commençant ses questions par “Votre altesse impériale”, a multiplié les tribunes dans Paris Match, Le Figaro Magazine et Atlantico. Mahnaz Jafarian et Mahnaz Shirali, toutes deux présentées comme expertes de l’Iran, ont occupé régulièrement les plateaux de Franceinfo, CNews ou TV5 Monde, y martelant un récit qui conjugue soutien au prétendant monarchiste, défense des positions israéliennes et attaques contre la gauche française.

Ce déploiement médiatique n’est pas anodin: il s’inscrit dans une tradition bien documentée de soutien états-unien et israélien à Pahlavi, décrit par certains observateurs comme une figure de substitution prête à l’emploi dans l’hypothèse d’un changement de régime à Téhéran.

La promotion de ce candidat au pouvoir dans les médias français, au moment même où son pays est bombardé, constitue une forme de préparation de l’opinion à valider, après-coup, les objectifs politiques de l’agression.

L’Europe en ordre dispersé face à l’ordre impérial

La soumission française à la narrative israélo-américaine s’inscrit dans un contexte européen plus large. Le déclenchement du snapback des sanctions contre l’Iran en octobre 2025, par la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni, avait constitué un signal fort d’alignement avec Washington, précisément au moment où des négociations indirectes, sous l’égide d’Oman, laissaient entrevoir la possibilité d’un accord. Le médiateur omanais lui-même avait estimé, au terme des pourparlers de février 2026, qu’un accord de paix était “à portée de main”. Ces pourparlers n’ont pas été jugés suffisamment importants pour occuper les unes des journaux français.

En lieu et place d’une analyse des rapports de forces réels, les médias ont servi à leurs audiences un récit épuré: une démocratie menacée face à un régime religieux fanatique, une intervention préventive face à une menace nucléaire imminente, un peuple iranien aspirant au renversement de ses dirigeants et regardant vers un prince exilé à Paris. Chacun de ces éléments est contestable ; ensemble, ils forment un récit de guerre cohérent, prêt à l’emploi.

Bruno Guigue l’analyse avec une sécheresse qui n’admet guère de réfutation: “D’une hypocrisie stratosphérique, l’impérialisme veut nous faire croire que la destruction des infrastructures civiles et militaires iraniennes servirait les forces démocratiques dans ce pays. Mais bon sang, on n’est pas obligé de le croire et de s’aligner sur sa politique !”. Une évidence, mais une évidence que les médias français n’ont absolument pas jugé utile de rappeler.

Ce qu’il reste, au fond, c’est la question du prix: celui payé par les civils iraniens sous les bombes, d’abord. Mais aussi celui, moins visible et plus durable, que paie une démocratie dont les médias ont appris à ne plus distinguer l’information de la propagande.

 
Samir Hamma
Journaliste
SOURCE:TRT Français
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