S’il a quitté le pouvoir en 2012, l’ancien dirigeant sénégalais est resté attentif à la vie politique du pays. À la veille de fêter son centième anniversaire, il revient sur un parcours véritablement hors norme.
Lorsque je franchis la grille de sa résidence versaillaise, un dimanche ensoleillé de ce mois de mai, me reviennent en mémoire les images de mes premières rencontres avec Abdoulaye Wade. Nous sommes en août 2003, et, sous le crâne légendaire de ce président de 77 ans aux allures de dalaï-lama africain, il y a quelque chose comme un avis de tempête permanent. À peine a-t-il achevé notre premier entretien dans sa résidence de repos de Popenguine qu’il m’entraîne au bord de l’océan constater les ravages de l’érosion sur la Petite Côte et admirer le mur de soutènement qu’il y a fait ériger.
Deux jours plus tard, aussitôt l’interview terminée dans son bureau de la présidence dakaroise décoré de tableaux marocains et d’un immense portrait de lui-même peint sur fond noir, voici qu’il me prend par la main et m’emmène au pas de course vers une salle des maquettes où sont exposés quelques-uns de ses grands chantiers.
Trois ans et demi après son accession au pouvoir, je ne peux alors m’empêcher de m’interroger, dans Jeune Afrique, sur cette « boulimie », cette « frénésie impressionnante d’exercice du pouvoir, comme si un demi-siècle à ronger son frein dans l’opposition, à calmer ses impatiences en attendant le jour où ses rêves pourraient devenir projets, le conduisait irrésistiblement à occuper l’espace, tout l’espace ».
Des souvenirs égrenés comme un chapelet
Aujourd’hui, Abdoulaye Wade m’attend, assis sur un canapé de son salon, entouré de son épouse, Viviane, et de sa fille, Sindiely. Il est aujourd’hui ‒ vendredi 29 mai 2026 ‒ centenaire même s’il déteste qu’on le lui rappelle. Peu importe si sa mémoire a des sautes d’humeur et si son audition n’est plus ce qu’elle était, il me suffit de quelques minutes de conversation pour m’apercevoir que la vieillesse, chez lui, est tout sauf un naufrage.
On parle de l’Iran et de Donald Trump, de l’Ukraine et de Vladimir Poutine, d’Israël et des Palestiniens, de Kadhafi et du Sahel. De quelques-uns de ses souvenirs aussi, qu’il égrène à la façon d’un chapelet, chaque grain annonçant le suivant. La libération de l’étudiante française Clotilde Reiss emprisonnée à Téhéran, en 2010, pour laquelle il œuvra comme médiateur clé en tant que président en exercice de l’Organisation de la coopération islamique. Soucieux de s’en attribuer le mérite exclusif, ni le président français de l’époque, Nicolas Sarkozy, ni son ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, n’eurent à son égard un seul mot de remerciement − une ingratitude qu’il n’a pas pardonnée.
Sa tentative aussi, approuvée par le président israélien Shimon Peres mais délibérément sabotée par son Premier ministre, Benyamin Netanyahou, de faciliter des négociations avec l’Autorité palestinienne, autour d’un projet d’État binational. Sa visite à haut risque, en août 2011, dans une Libye en pleine guerre civile, lorsqu’il proposa à un Kadhafi, encerclé dans la caserne de Bab al-Azizia, de venir l’exfiltrer dans son véhicule officiel. « Ils vont te tuer, je viens te chercher », lui dit-il au téléphone, « Je t’offre l’asile au Sénégal ». Réponse du Libyen : « Peu importe qu’on me tue. Je ne quitterai jamais mon pays. » Soudain Abdoulaye Wade s’interrompt. Son regard s’est posé sur sa montre-bracelet, à la fois sobre et élégante. « Depuis que vous la portez, mes ventes de ce modèle ont triplé », lui avait dit son créateur, le PDG de Swatch Nicolas Hayek, un jour de 2005. L’ancien chef de l’État en sourit encore : « J’aurais dû lui réclamer un pourcentage ! »
On parle de tout… sauf de l’actualité politique du Sénégal. Bien qu’il soit toujours le président du Parti démocratique sénégalais, qu’il a fondé il y a un demi-siècle, Abdoulaye Wade ne souhaite sans doute pas interférer dans les cérémonies officielles d’hommage national, qui lui seront rendues, les 4 et 5 juin à Dakar, à l’occasion de son centenaire. Je ne saurai donc rien de ce qu’il pense de la cohabitation entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko et à peine plus de la candidature de son ex-Premier ministre et successeur, Macky Sall – qu’il ne porte pourtant pas dans son cœur – au poste de secrétaire général de l’ONU.
« C’est bien » se contente-t-il de répondre, impénétrable. En réalité, c’est à son ordinateur, devant lequel il s’assied chaque matin pour écrire, qu’Abdoulaye Wade confie ses mémoires et ses réflexions, ses souvenirs de jeunesse et ses observations sur l’évolution de son pays. Des centaines de pages qu’il faudra bien un jour mettre en ordre pour transmettre aux 20 millions de Sénégalais l’héritage d’une vie dans le siècle.
Sept fois candidat, deux fois vainqueur
Et quelle vie que la sienne ! Lorsqu’Abdoulaye Wade voit le jour, le 29 mai 1926, Dakar est la capitale de l’Afrique occidentale française et le député-maire, un certain Blaise Diagne. Fils d’un tirailleur des troupes coloniales pendant la Première Guerre mondiale, le jeune Wade commence par collectionner les parchemins, au Sénégal puis en France (il est titulaire d’un double doctorat d’État en droit et en économie ainsi que d’un diplôme de mathématiques supérieures) avant d’enfiler la robe d’avocat. En pleine guerre d’Algérie, il défend des militants du Front de libération nationale puis, au Sénégal, le président du Conseil Mamadou Dia, emprisonné sur ordre de Léopold Sédar Senghor, lors du célèbre procès de 1963 au cours duquel il plaide aux côtés de Robert Badinter. La suite est un parcours du combattant que tous les Sénégalais connaissent.
Entre 1978 et 2012, Abdoulaye Wade a été sept fois candidat à la magistrature suprême − un record. Cinq fois battu, deux fois vainqueur. Il a connu les arrestations au petit matin, aussi nombreuses que ses multiples surnoms : Ndiambor (« le lièvre »), Gorgui (« le vieux »), le Padre, le Président de la rue, Paabi… Il a goûté à la popularité lorsque le vent du sopi, le changement, a balayé Abdou Diouf le 1er avril 2000, ouvrant la voie à la première alternance démocratique à la tête du Sénégal. Aux éloges bien sûr, quant aux réalisations de ses deux mandats dans les domaines de l’agriculture, de la santé et surtout de l’éducation – qu’il considère aujourd’hui comme sa plus grande fierté. Mais aussi aux critiques, parfois cinglantes, souvent injustes, sur sa gestion solitaire, que ses adversaires allèrent jusqu’à qualifier de « machiavélique », du pouvoir.
« Êtes-vous un homme seul ? » lui avais-je demandé lors de notre entretien de 2003. « Seul non, libre oui », m’avait-il répondu. « Ma liberté vient de mon indépendance et du fait que, dans le fond, je ne suis redevable envers personne. Je me suis forgé une carapace qui me protège des coups : j’en ai tant reçus ! Tout cela fait ma force et le désespoir de mes ennemis. » Je lui ai relu cette phrase lors de notre conversation versaillaise vingt-trois ans plus tard. Abdoulaye Wade s’est tu un moment, le regard pensif. Puis, dans un murmure : « C’est vrai, cela résume bien ma vie. » En sortant de notre rendez-vous, je pense à ce proverbe russe, à la fois grave et facétieux, que ne renierait pas l’enfant turbulent et surdoué de Kébémer, la bourgade qui le vit naître, à mi-chemin entre Thiès et Saint-Louis : « Pour devenir centenaire, il faut commencer jeune ! »
Lorsque je franchis la grille de sa résidence versaillaise, un dimanche ensoleillé de ce mois de mai, me reviennent en mémoire les images de mes premières rencontres avec Abdoulaye Wade. Nous sommes en août 2003, et, sous le crâne légendaire de ce président de 77 ans aux allures de dalaï-lama africain, il y a quelque chose comme un avis de tempête permanent. À peine a-t-il achevé notre premier entretien dans sa résidence de repos de Popenguine qu’il m’entraîne au bord de l’océan constater les ravages de l’érosion sur la Petite Côte et admirer le mur de soutènement qu’il y a fait ériger.
Deux jours plus tard, aussitôt l’interview terminée dans son bureau de la présidence dakaroise décoré de tableaux marocains et d’un immense portrait de lui-même peint sur fond noir, voici qu’il me prend par la main et m’emmène au pas de course vers une salle des maquettes où sont exposés quelques-uns de ses grands chantiers.
Trois ans et demi après son accession au pouvoir, je ne peux alors m’empêcher de m’interroger, dans Jeune Afrique, sur cette « boulimie », cette « frénésie impressionnante d’exercice du pouvoir, comme si un demi-siècle à ronger son frein dans l’opposition, à calmer ses impatiences en attendant le jour où ses rêves pourraient devenir projets, le conduisait irrésistiblement à occuper l’espace, tout l’espace ».
Des souvenirs égrenés comme un chapelet
Aujourd’hui, Abdoulaye Wade m’attend, assis sur un canapé de son salon, entouré de son épouse, Viviane, et de sa fille, Sindiely. Il est aujourd’hui ‒ vendredi 29 mai 2026 ‒ centenaire même s’il déteste qu’on le lui rappelle. Peu importe si sa mémoire a des sautes d’humeur et si son audition n’est plus ce qu’elle était, il me suffit de quelques minutes de conversation pour m’apercevoir que la vieillesse, chez lui, est tout sauf un naufrage.
On parle de l’Iran et de Donald Trump, de l’Ukraine et de Vladimir Poutine, d’Israël et des Palestiniens, de Kadhafi et du Sahel. De quelques-uns de ses souvenirs aussi, qu’il égrène à la façon d’un chapelet, chaque grain annonçant le suivant. La libération de l’étudiante française Clotilde Reiss emprisonnée à Téhéran, en 2010, pour laquelle il œuvra comme médiateur clé en tant que président en exercice de l’Organisation de la coopération islamique. Soucieux de s’en attribuer le mérite exclusif, ni le président français de l’époque, Nicolas Sarkozy, ni son ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, n’eurent à son égard un seul mot de remerciement − une ingratitude qu’il n’a pas pardonnée.
Sa tentative aussi, approuvée par le président israélien Shimon Peres mais délibérément sabotée par son Premier ministre, Benyamin Netanyahou, de faciliter des négociations avec l’Autorité palestinienne, autour d’un projet d’État binational. Sa visite à haut risque, en août 2011, dans une Libye en pleine guerre civile, lorsqu’il proposa à un Kadhafi, encerclé dans la caserne de Bab al-Azizia, de venir l’exfiltrer dans son véhicule officiel. « Ils vont te tuer, je viens te chercher », lui dit-il au téléphone, « Je t’offre l’asile au Sénégal ». Réponse du Libyen : « Peu importe qu’on me tue. Je ne quitterai jamais mon pays. » Soudain Abdoulaye Wade s’interrompt. Son regard s’est posé sur sa montre-bracelet, à la fois sobre et élégante. « Depuis que vous la portez, mes ventes de ce modèle ont triplé », lui avait dit son créateur, le PDG de Swatch Nicolas Hayek, un jour de 2005. L’ancien chef de l’État en sourit encore : « J’aurais dû lui réclamer un pourcentage ! »
On parle de tout… sauf de l’actualité politique du Sénégal. Bien qu’il soit toujours le président du Parti démocratique sénégalais, qu’il a fondé il y a un demi-siècle, Abdoulaye Wade ne souhaite sans doute pas interférer dans les cérémonies officielles d’hommage national, qui lui seront rendues, les 4 et 5 juin à Dakar, à l’occasion de son centenaire. Je ne saurai donc rien de ce qu’il pense de la cohabitation entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko et à peine plus de la candidature de son ex-Premier ministre et successeur, Macky Sall – qu’il ne porte pourtant pas dans son cœur – au poste de secrétaire général de l’ONU.
« C’est bien » se contente-t-il de répondre, impénétrable. En réalité, c’est à son ordinateur, devant lequel il s’assied chaque matin pour écrire, qu’Abdoulaye Wade confie ses mémoires et ses réflexions, ses souvenirs de jeunesse et ses observations sur l’évolution de son pays. Des centaines de pages qu’il faudra bien un jour mettre en ordre pour transmettre aux 20 millions de Sénégalais l’héritage d’une vie dans le siècle.
Sept fois candidat, deux fois vainqueur
Et quelle vie que la sienne ! Lorsqu’Abdoulaye Wade voit le jour, le 29 mai 1926, Dakar est la capitale de l’Afrique occidentale française et le député-maire, un certain Blaise Diagne. Fils d’un tirailleur des troupes coloniales pendant la Première Guerre mondiale, le jeune Wade commence par collectionner les parchemins, au Sénégal puis en France (il est titulaire d’un double doctorat d’État en droit et en économie ainsi que d’un diplôme de mathématiques supérieures) avant d’enfiler la robe d’avocat. En pleine guerre d’Algérie, il défend des militants du Front de libération nationale puis, au Sénégal, le président du Conseil Mamadou Dia, emprisonné sur ordre de Léopold Sédar Senghor, lors du célèbre procès de 1963 au cours duquel il plaide aux côtés de Robert Badinter. La suite est un parcours du combattant que tous les Sénégalais connaissent.
Entre 1978 et 2012, Abdoulaye Wade a été sept fois candidat à la magistrature suprême − un record. Cinq fois battu, deux fois vainqueur. Il a connu les arrestations au petit matin, aussi nombreuses que ses multiples surnoms : Ndiambor (« le lièvre »), Gorgui (« le vieux »), le Padre, le Président de la rue, Paabi… Il a goûté à la popularité lorsque le vent du sopi, le changement, a balayé Abdou Diouf le 1er avril 2000, ouvrant la voie à la première alternance démocratique à la tête du Sénégal. Aux éloges bien sûr, quant aux réalisations de ses deux mandats dans les domaines de l’agriculture, de la santé et surtout de l’éducation – qu’il considère aujourd’hui comme sa plus grande fierté. Mais aussi aux critiques, parfois cinglantes, souvent injustes, sur sa gestion solitaire, que ses adversaires allèrent jusqu’à qualifier de « machiavélique », du pouvoir.
« Êtes-vous un homme seul ? » lui avais-je demandé lors de notre entretien de 2003. « Seul non, libre oui », m’avait-il répondu. « Ma liberté vient de mon indépendance et du fait que, dans le fond, je ne suis redevable envers personne. Je me suis forgé une carapace qui me protège des coups : j’en ai tant reçus ! Tout cela fait ma force et le désespoir de mes ennemis. » Je lui ai relu cette phrase lors de notre conversation versaillaise vingt-trois ans plus tard. Abdoulaye Wade s’est tu un moment, le regard pensif. Puis, dans un murmure : « C’est vrai, cela résume bien ma vie. » En sortant de notre rendez-vous, je pense à ce proverbe russe, à la fois grave et facétieux, que ne renierait pas l’enfant turbulent et surdoué de Kébémer, la bourgade qui le vit naître, à mi-chemin entre Thiès et Saint-Louis : « Pour devenir centenaire, il faut commencer jeune ! »