04 avril 2026 à Thiès : la revanche d’une ville longtemps sacrifiée par la politique

Jeudi 29 Janvier 2026

Le projet de décentralisation des fêtes de l’Indépendance au Sénégal a été initié par le président Abdoulaye Wade dès son accession au pouvoir en 2000. Pour lui, le Sénégal ne devait pas se limiter à Dakar, et les grandes célébrations nationales devaient également servir de levier de développement pour les autres régions.

Dans cette logique, la ville de Thiès a été choisie comme phase test pour l’édition 2004. De vastes chantiers de modernisation ont ainsi été lancés à partir de 2002. Originaire de la région, Idrissa Seck a été nommé Premier ministre le 4 novembre 2002 par le président Wade et s’est fortement impliqué dans la conduite des travaux. Le projet de délocalisation du défilé s’inscrivait dans un programme ambitieux de transformation urbaine de la capitale du rail.

Cependant, à l’approche de l’année 2004, les pressions se sont accentuées et de graves tensions politiques ont éclaté entre le président Abdoulaye Wade et son Premier ministre, également maire de Thiès. Des accusations de surfacturation et de détournement de fonds publics ont été portées contre le gouvernement d’Idrissa Seck dans le cadre de ces travaux, estimés à plusieurs dizaines de milliards de francs CFA. Le coût initial, évalué à 20 milliards de FCFA, aurait grimpé à plus de 45 milliards, sans autorisation budgétaire préalable, entraînant l’arrêt des festivités prévues et l’ouverture de poursuites judiciaires.

La sanction politique ne s’est pas fait attendre : Idrissa Seck est limogé en avril 2004, puis emprisonné en juillet 2005 pour « atteinte à la sûreté de l’État » et malversations financières.

L’affaire a également touché les entreprises impliquées, notamment Jean Lefebvre Sénégal (JLS), dirigée par Bara Tall, qui a été emprisonné après avoir refusé de témoigner contre Idrissa Seck, soutenant que les travaux avaient bel et bien été exécutés. Après de longues années de procédure, la justice a finalement prononcé un non-lieu en faveur d’Idrissa Seck, tandis que Bara Tall a été totalement blanchi en 2011 par la Cour d’appel.

En 2012, Macky Sall accède à la présidence de la République. Bien qu’ayant promis de poursuivre les chantiers de modernisation des villes, il ne franchira jamais le pas d’une fête de l’Indépendance décentralisée. Cette prudence s’explique en partie par le fait que Macky Sall avait été l’un des acteurs clés de la traque politique et judiciaire contre Idrissa Seck, dont il était l’un des plus farouches adversaires politiques à l’époque. Organiser une fête nationale à Thiès aurait ravivé un dossier encore sensible et politiquement chargé.

Aujourd’hui, les chantiers engagés sous Wade et poursuivis partiellement sous Macky Sall ont laissé à Thiès un visage urbain modernisé, avec notamment le complexe de la Place de France et de grandes avenues bitumées. Toutefois, l’affaire reste profondément ancrée dans les mémoires collectives comme un épisode de règlement de comptes politiques, destiné à écarter un dauphin devenu trop ambitieux.

L’annonce, faite en Conseil des ministres, du retour de la Fête nationale du 04 avril à Thiès en 2026 par le président Bassirou Diomaye Faye, lui-même originaire de la région, est perçue par de nombreux observateurs comme une volonté de tourner définitivement la page de ce chapitre tumultueux. Contrairement à ses prédécesseurs, Diomaye Faye n’est ni impliqué ni associé à ce dossier judiciaire et politique du passé, ce qui lui permet d’aborder cette décision sans passif, et de réconcilier symbole national, mémoire politique et développement territorial.
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